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11 décembre 2016 7 11 /12 /décembre /2016 22:58

LE FOURNEAU DE MA VIEILLE MARIA

Ma vieille voisine, presque centenaire, avait comme on dit « la tête entière ». Elle habitait à quelques pas de chez moi, une petite maison simple au bord d’un chemin qui grimpe sec. Sa porte vitrée, protégée la nuit d’un épais volet comme une lourde paupière de bois peint et le jour faisant office de fenêtre de plus, pour aider à l’éclairage le fenêtron serti dans l’épaisseur du mur de pierres blondes, donnait sans détour dans la cuisine, dans ce lieu chaud et odorant où se déroulait depuis des siècles la vie de chaque jour . Quand j’arrivais chez elle il faisait toujours trop chaud. Mais c’était son trop chaud à elle. Pour ses jambes devenues immobiles, pour la rivière de son sang devenue lente, pour les douleurs, les raideurs… c’était le trop chaud de son vieux fourneau. Les vieux, quand ils commencent  à prendre doucement le chemin de repartir, ils sont frileux comme le sont les tout-petits, les tout-tremblants. Les vieux sont frileux comme pour dire « il faut que je m’en retourne… ».

Je mettais pour aller la voir l’hiver, plusieurs épaisseurs pour le dehors et trois fois rien en dessous pour chez elle. Elle me regardait me défaire en souriant. Et je sentais que d’avoir la moitié de son âge j’étais malgré tout une enfant…

Un jour, un matin de gel serré et de soleil blanc, elle m’accueillit en disant, fière :

«  Mes enfants m’ont installé le chauffage central ! »

 Je n’ai pas eu à fouiller derrière ce sourire, derrière ce regard, car dans ses prunelles sombres et luisantes comme des marrons neufs, une lueur petite mais si vive avait disparu.

Nous avons bavardé près du fourneau éteint. Eteint un jour de gel serré et de soleil blanc. Eteint et froid comme peut l’être un mort. Ce jour-là, je m’en suis retournée, songeuse…

Quelques jours plus tard je lui rendis visite. Elle avait retrouvé son air espiègle et déterminé et dans le brun de son œil, la lueur était revenue. Derrière elle, ronflait son fourneau. Ça sentait l’écorce fumante, on entendait des craquements joyeux et la flamme léchait si haut qu’elle sortait comme un follet par le trou du couvercle rond et gris et il faisait dans cette cuisine une chaleur de forge !

« Je refuse de me passer de mon fourneau! »  me dit-elle. Elle était admirable et belle.

Et sur le ruban de cette intuition rose qui circule de cœur de femme à cœur de femme avec son mystère de velours, en un court instant j’ai senti ses méditations des jours derniers et je l’imaginais assise et silencieuse, toute rentrée dans sa mémoire qui disait : «  depuis toujours le feu était là, le premier geste du jour, avant le lait du dernier-né presque éveillé, avant le café fumant, avant les bêtes de l’étable tiède, avant que ne se lèvent ceux que retenait encore un instant la couvaison délicieuse de l’édredon de plume. Le feu, avant tout, le feu. Le gilet de laine rude, les quelques marches de pierre lissée par les sabots, la grange, la panière vaste, le fagotin de brindilles, les bûchettes rondes et fines, et puis les bûches fendues qui éclataient sous la hache en grosses échardes blanches, le tisonnier, la cendre tiède de la nuit qui tombait et cédait la place, l’allumette et sa flamme miraculeusement contagieuse et soudain le crépitement, l’odeur, la tiédeur puis la chaleur, la vie qui reprenait…Le feu, avant tout le feu. Et tous ces fumets autour du fourneau : celui des luisantes châtaignes qui grinçaient dans leur poêle à trous, ceux de la marmite noire ronronnante posée sur le coin au fond à droite, là où la plaque est moins brûlante. Navets fondants, daube lente, soupe du potager, compote de ces petites pommes des moissons qui tombent si vite et qui sentent si bon au-dessus du bouillonnement épais, sucré et rose de la casserole.

Toutes ces odeurs encore là, toujours là, éternellement là dans les mémoires et dans la pierre des murs…

Allait-elle accepter autour du coffre à bois, l’absence de ces miettes d’écorce et de mousse éparpillées qui s’échappaient immanquablement de la bûche empoignée ? Allait-elle accepter sur le carron rouge du sol l’absence des débordements poussiéreux de la cendre grise et légère ? Elle a dit non.

Elle a sauvé sans le savoir la belle lueur vive.

J’étais fière d’elle. De sa force fidèle.

Maria est morte quelques mois plus tard, à cette heure de la nuit où s’éteint doucement la dernière rougeur de la dernière braise. Elles se sont endormies toutes les deux de la même manière, au même instant. Quand je pense à Maria, je la vois monter un chemin, légère comme une plume avec sa tête entière, sa lueur vive dans l’œil, emportant sous son bras son feu avec toute sa vie de femme dedans comme une prière chaude…

 

in Contes et Légendes du Jura - Patricia Gaillard - éditions De Borée - 2007

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publié par Patricia Gaillard
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commentaires

660-ledevu 12/12/2016 11:40

Maria et son fourneau, ils nous parlent délicieusement encore... En attendant l'hiver.

Patricia Gaillard 12/12/2016 16:08

Ah, ma chère Maria, nous avions cinquante années de différence. Je l'aimais beaucoup. Elle n'avait pratiquement jamais quitté sa petite maison de Chazelles, sauf pour aller rendre visite à des cousins, dans la montagne. Pourtant son regard était pétillant et elle était vraiment vivante. Cette histoire lui rend hommage...