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15 décembre 2016 4 15 /12 /décembre /2016 08:29

Les jeunes filles blanches de minuit    weiterswiller

Bonjour, 
Ce matin vous allez entrer dans une légende touchante et blanche... une bonne chaleur au milieu du froid.

 

Le vieil homme était assis près de la fenêtre, dans son fauteuil, une bonne couverture sur ses genoux. Il regardait la neige dehors, qui recouvrait tout et qui resplendissait sous la lune pleine. Il était si triste ! Jamais jusqu'à ce soir, de toute sa vie, il n'avait manqué une seule messe de Noël, à minuit, dans  la petite église du village. Bien sûr il y faisait froid, bien sûr la cérémonie était toujours un peu longue, n’empêche, ne pas s’y rendre, quel sacrifice ! Il aimait tant les beaux chants qui montaient des poitrines émues, les prières murmurées vers les cieux entrouverts, la douceur infinie de la nativité. Jamais la vieillesse ne lui avait semblé plus cruelle que ce soir-là et il n'avait pas voulu se coucher. Sa belle-fille, au moment de partir, lui avait si gentiment déposé une tisane de verveine avec un peu de miel de sapin et une tranche de son Berawecka, glissé sur une jolie assiette de porcelaine. Il allait faire « contre mauvaise fortune bon cœur », comme on dit si justement. Alors, souriant de sa mauvaise humeur, qui n’était pas son naturel, il prit dans ses mains le bol ou surnageaient, comme des nénuphars, quelques étoiles d’anis. Le breuvage était un baume et la portion de pain aux fruits, plus encore ! Aucun Noël ne paraissait possible sans cette coutumière gourmandise. Il se sentit ragaillardi. Les douze coups tintèrent clair dans  l'horloge, et, à peine plus tard, cette même heure sonna, un peu plus loin, un peu plus grave, au clocher.

Le vieillard reposa le bol sur l'assiette et scruta le dehors, il lui avait semblé apercevoir des silhouettes blanches, là-bas, sur la colline. La seule chose qui lui restait entière, c’était sa vue ! Il ne s’était pas trompé, c’étaient trois jeunes filles, vêtues de robes blanches et vaporeuses. Leur démarche était d'une légèreté saisissante et leur peau, même de loin, semblait luire de l'intérieur. Des fantômes sans doute ? Ou des fées ? Peut-être ces trois filles de jadis, filles d’un seigneur ? On racontait souvent qu’elles revenaient parfois…

La douce poésie de cette apparition, dans ce tableau de neige cristalline, fit glisser le vieux  dans la contemplation. Les trois demoiselles blanches portaient des ballots d'étoffes. Arrivé près de la fontaine du village, elles les déroulèrent avec des manières gracieuses. C'étaient des langes, qu'elles lavèrent longuement, pour les ressortir enfin, immaculés, du fond des eaux glacées. Puis, chargées de leur lessive sacrée, elles remontèrent la colline, avec la même légèreté, pour disparaître doucement dans la nuit. Au retour de la messe, on retrouva l'ancien endormi, souriant, dans son fauteuil.

Quelques jours plus tard il rendit l’âme. Cette âme qui, derrière un bout de voile soulevé juste un instant, avait vu ce qui ne se voit pas, avant de s’y glisser. 

CONTES ET LÉGENDES D'ALSACE - Patricia Gaillard - éditions De Borée - 2010
L'ALSACE À NOËL, LÉGENDES ET CROYANCES - Patricia Gaillard - Livret/CD - éditions De Borée - 2016

 

à demain...

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publié par Patricia Gaillard
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