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24 décembre 2016 6 24 /12 /décembre /2016 09:52

Et nous voici le 24 Décembre. Merci de m'avoir suivie jusque là pour cet avent que je vous ai conté avec très grand plaisir. Pour terminer de gravir cet escalier moussu qui mène à la lumière, je vais vous parler des Merveilles qui se déroulent durant cette nuit de Noël, en Alsace, où je suis née...

Nous approchons de ce 24 décembre minuit, naissance de la fameuse lumière et de ce petit qui va porter l’humanité. Tout va se renouveler, tout va renaître et libérer des forces neuves et secrètes. C’est la nuit charnière de la métamorphose. Cette nuit n’est en rien une nuit comme les autres. C’est la nuit de Noël, chacun peut le constater, et nul n’en est exclu. Tout le mois y prépare, jour après jour. Les plus grands prodiges se déroulent devant nous et les heures à venir sont magiques.

Tout commence par l’eau qui, dans chaque source, chaque fontaine, devient miraculeuse, pourvu qu’elle soit préparée par un religieux, avec d’impénétrables incantations et quelques grains d’encens et de myrrhe. Chacun dans le village recevra sa petite fiole et durant les mois à venir, quelques gouttelettes de cette potion protègeront ou sauveront les gens et les bêtes. On appelle cette eau « le Heilwog ».

Et puis partout, les gens vont, lanterne au poing, chanter minuit dans l’église pointue dont la cloche sonne sous la neige lente.

Mais avant cette messe, que de choses à préparer et à faire ! Par exemple, cette soirée est la révélation des destinées. Les jeunes filles font un petit détour par la fontaine. Penchez-vous, les belles, voyez votre image qui, lentement, se défait et qui laisse la place à celle de celui qui vous est destiné car cette eau, ce soir, est un miroir de vérité !

Mais cette nuit peut vous dire également le temps qu’il fera les douze mois à venir. Posez un rang de douze oignons et, de la pointe de votre canif, creusez dans le sommet de chacun un petit cratère dans lequel vous poserez trois beaux grains de gros sel. Le lendemain, vous aurez le paysage du climat de l’année. Chaque oignon qui aura fait un petit lac sera un mois pluvieux… Précieuse indication !

Si vous êtes viticulteur, vous possédez peut-être encore cette rose de Jéricho, appelée aussi rose de Marie. Séchée et conservée précieusement le restant du temps dans un grenier, elle sera sortie ce soir, la queue trempée dans cette eau sacrée dont je parlais plus haut. Plus la fleur s’ouvrira, plus le vin sera bon.

Cette nuit du 24, toujours avant minuit – avec tout ce qu’il y a à faire, la soirée suffira à peine ! – vous chercherez une belle bûche de bois dans votre abri. Fourrez-la dans la cheminée ou dans le fourneau. C’est elle qui brûlera quand minuit sonnera et que les chants s’élèveront, si beaux. Au retour de la messe, prélevez-en les cendres que vous laisserez refroidir. Vous en mettrez un peu dans un sac, posé dans un coin du grenier ; elles protègeront la maison des incendies et des voleurs. Le reste de cette poudre grise et fine sera dispersé dans vos champs, pour en garantir la fertilité, mais que ce soit fait avant l’épiphanie, impérativement !

Les sorcières, c’est connu, fréquentent les églises. Elles ne sont pas les amies du diable, mais des tripoteuses de recettes secrètes. Il ne faut pas confondre. Si vous en soupçonnez une, de vous avoir jeté un sort, portez sur vous l’œuf d’une poule noire accompagné d’une dent et de quelques copeaux de bois. Elle sera confondue, cette créature, à chaque fois.

Toujours avant minuit, donnez à vos bêtes du bon foin parfumé et de la paille fraîche. Elles aussi vont sentir ces forces neuves qui pénètrent tout. Cette nuit, elles vont parler. Si vous en avez le temps, tâchez de les entendre, car leur avis sur notre monde doit être, il me semble, bien édifiant.

À minuit, exactement, vous entendrez des cloches s’éveiller dans de vieux villages engloutis ou dans des fonds de puits où elles ont été cachées jusqu’à l’oubli. Elles résonnent gravement dans tous le pays, pour rappeler un instant ces lieux disparus et muets…

Les bêtes noires qui rôdent dans les nuits alsaciennes de décembre, s’accrochent au dos de ceux qui tardent à rentrer chez eux. La cloche de l’angélus, dans le soir glacé d’hiver, a le don de chasser ces mauvais esprits. Jadis à Mietesheim, on avait fait couler une silberglocke, une cloche d’argent, pour la petite église. Elle avait sa manière d’appeler aux oraisons et chacun là-bas était très attaché à son beau son cristallin. Peu de siècles sont sans guerre, pauvres de nous, et quand elles arrivent tout est pris et fondu en canons. Les gens de Mietesheim, prévenus, décrochèrent en chœur leur chère cloche argentée et au bout d’une corde, la déposèrent au fond d’un puits très long. Elle y demeura tant et tant de temps qu’on l’oublia. Mais si les humains sont dotés d’une faible mémoire, les choses magiques en sont, elles, bien pourvues. Ainsi chaque nuit de Noël depuis ce temps-là, à minuit, avec toutes les cloches enfouies de la région, la silberglocke de Mietesheim lance son beau son cristallin, comme celle de Ballersdorf, des chartreux de Molsheim, des templiers de Bergheim, et celle, si mélancolique de ce village de Usswiller, dépravé, maudit et englouti sous des eaux maléfiques, ainsi que celles de Walbertswiller et de la chapelle saint Marx de Riedisheim, toutes deux merveilleuses, car elles s’entendent et se voient !

Toutes ces cloches, vous ne les avez jamais entendues, et pour cause ! Seules les oreilles pures des enfants y ont accès, il vous faudra partir à la recherche des vôtres… d’ici décembre prochain, vous avez un peu de temps !
Et tandis qu’elles sonnent, des trésors enfouis, gardés par des fées, voient soudain leurs portes claquer dans les souterrains. Ils demeurent alors un instant ouverts, visibles et livrés aux hommes. Mais sachez qu’il faut s’emparer de ces richesses nues avant que ne tombe le dernier des douze coups, sans quoi, il vous reste à passer une année avec ces dames, jusqu’au Noël suivant, ce qui peut être une sacrée expérience. Mais il faut l’oser…

Savez-vous, vous qui voyagez avec moi au bord de ces prodiges, que chaque nuit de Noël, les silhouettes des trois rois mages sortent de leur tombeau d’or et de joyaux, dans la cathédrale de Cologne ? On raconte que c’est là que sont arrivés leurs os, après des voyages nombreux et inouïs. Ils vont marcher durant ces douze jours et nuits, pour contribuer, eux aussi, à sauver la lumière. C’est eux qui ont apporté au divin nouveau-né, des trésors d’or, d’encens et de myrrhe.

Ce sont eux qui sont venus, il y a deux mille ans, d’un lointain orient, alertés par l’étoile Spica, l’étoile la plus brillante du ciel, puisqu’elle est double. Elle est dans la constellation de la Vierge, pléiade immense et extrêmement ancienne. Cette étoile se dit « Al Zimach » en arabe et « Tsemech » en hébreu ; son nom signifie « de la branche de David ». Ces trois rois ont apporté au Christ des présents d’or, d’encens et de myrrhe.

Quant à parler d’agapes, de festins de réveillon, difficile. Si les alsaciens de jadis sont riches d’un imaginaire souple et fertile, ils sont souvent pauvres de biens. Chacun, en cette nuit de Noël, ou plus souvent le lendemain, garnissait au mieux la table. Les plus nantis avaient une volaille bien grasse qui dorait lentement au four à bois ; chez d’autres, c’était plus simple, mais Noël offrait à chacun sa charge de merveilles.

Très doux Noël à vous tous !

La gaillarde conteuse

in NOËL EN ALSACE, LÉGENDES ET CROYANCES - Patricia Gaillard -  livret/CD - éditions De Borée - 2016

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publié par Patricia Gaillard
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commentaires

Melisendefee71 24/12/2016 18:51

Merci, la mulote - conteuse (j'ose t'appeler ainsi, maintenant), pour avoir publié ici ce calendrier de l'Avent qui a fait découvrir une toute petite portion de ton probable "immense débordant imaginaire" et que tu mets si bien en écriture. Une question avant de te souhaiter un très bon Noël ainsi qu'à tous tes proches, tu "n'appartiendrais pas au conte, souterrain par hasard ? " . Ah oui, merci aussi de nous laisser raconter librement tes histoires, quant à moi, je n'oublierai pas de citer ton nom : patriciagaillardmulotconteusesauvagedumerveilleux. N'en rajoute pas , stp. Mélisende

Patricia Gaillard 28/12/2016 11:08

Oui, la mulote-conteuse, c'est joli et rigolo ! Merci pour ta visite, chère Mélisende, ma commère...

Brigitte 24/12/2016 10:37

Et oui que de merveilles en ce jour de Noël. Merci de nous transmettre tout ce beau savoir. Merci pour ce très beau calendrier de l'avent qui nous a régalé chaque jour de poésie, de beauté, de la magie de la vie. Très doux Noël à vous aussi Patricia. Brigitte

feemelisende71 29/12/2016 08:44

Et, la mulote-conteuse est encore plus rigolote ! Chère Flodoberte, ma très chère commère...

Patricia Gaillard 24/12/2016 10:44

Merci beaucoup Brigitte, je suis la mulote-conteuse et le resterai ma vie durant, c'est mon chemin et je l'aime.
Très bon Noël, Brigitte, à vous et à tous les vôtres...