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20 décembre 2016 2 20 /12 /décembre /2016 09:27

Poser le Merveilleux des contes dans une société anxieuse et désenchantée est une audace. Je me sens un peu comme ces nains de jardin, que l'on dit kitschs, parce qu'on a décidément fait le choix du cynisme, du matérialisme et du pessimisme qui ornent, comme des guirlandes noires, nos esprits perdus dans la nuit du temps. Il faut aller plus loin, il faut creuser, comme ces nains justement, les trésors sont dans l'obscurité.
Le Merveilleux, c'est un miracle, en voici un...

 

les deux sapins de l'église Sainte Aurélie strasbourg

On était à la veille de Noël. Depuis quelques jours l'hiver avait installé ses bises et ses gelées. Dans les rues de Strasbourg, les gens marchaient vite, les cols de manteaux relevés et les mains engouffrées dans des manchons de fourrure. Un voile de jolie neige était tombé un soir, puis un gel fort la nuit suivante l'avait transformée en croûte de sucre cristallisé. Que c'était beau sur les trottoirs ce tapis croustillant et luisant où scintillaient les lumières des réverbères et des vitrines.

Un petit gars avançait péniblement, il portait deux sapins, plus grands que lui, sur ses épaules. Sa veste était trop courte, son pantalon trop fin, ses galoches trop grandes, béantes, sans lacets. Sur sa tête était vissée une casquette de vieillard. Il avait l'air d'un pauvre nain forestier dans cette foule de citadins pressés qui ne le remarquaient même pas. Et puis il n’était pas d'ici, mais de là-bas, dans les faubourgs, une petite masure sale et déglinguée, en compagnie de parents découragés qui venaient de rajouter encore une petite fille au poids de leur misère. Le petit gars déjà grand, songeait de plus en plus à cette nuit particulière qui arrivait. Un soir il empoigna dans l'appentis la hache du père, coupa deux petits sapins dans un bosquet proche, jusqu'à en avoir les mains ensanglantées. Puis il était venu les vendre à la ville, content de son idée. Il lorgnait déjà, dans les boucheries où pendaient les volailles dodues, les saucisses noires, le lard rayé de bonne graisse blanche, ce qu'il allait rapporter chez eux pour le repas.

Il frappa, de porte en porte, sans se lasser, des heures durant, pour tâcher de caser, pour un prix raisonnable, ces deux jolis sapins. Les gens riaient, se moquaient, disant que leurs arbres de Noël étaient installés et décorés depuis plusieurs jours, que c'était trop tard, que c’était une drôle d’idée ! Toutes les portes s'ouvraient, mais se refermaient aussi vite, laissant échapper à chaque fois, quelques délicieux relents de cuisine qui le torturaient.

Les rues à présent étaient presque désertes, mais il marchait encore, frappant à chaque fois un peu moins fort et traînant derrière lui sur le tapis crissant du trottoir les deux petits sapins qui n'étaient plus fringants du tout.

Il arriva près de l'église sainte Aurélie alors que la cloche, qui était la plus vieille de Strasbourg, égrenait lentement neuf coups graves. La lueur de quelques bougies à l'intérieur éclairait juste un peu la beauté des vitraux dont les teintes chatoyantes semblaient danser. Une maison, tout près, avait une belle porte épaisse, avec une cloche et un heurtoir sur lequel on voyait le gros visage de cuivre d'un marmot grimaçant. Il était laid, mais inspirait pourtant une certaine confiance. La cloche tinta clair dans la nuit, le petit se réveilla soudain d'une espèce de torpeur. La porte s'ouvrit, un homme apparut, si grand, si large, qu'il remplissait quasiment l'ouverture. La lueur rouge derrière lui, donnait à sa terrible silhouette l'aspect d'un ogre noir. L'enfant recula un peu, effrayé, et tomba dans les deux arbres derrière lui. Là encore il fit bien rire avec ses deux sapins, à vendre une veille de Noël !

À ce que l’on dit, l'habit ne fait pas le moine, eh bien la silhouette non plus ! Ce père de famille était un brave et joyeux bonhomme qui, au premier coup d'œil, devina cet enfant. Il cessa très vite de rire et invita gentiment le garçon à entrer. Celui-ci glissa alors ces affreuses galoches sur le plancher de chêne ciré, tout en tirant ses deux sapins mouillés et hirsutes derrière lui.

« Non, laisse tes deux arbres dehors, mais ne crains rien, je te les achète, attends-moi ici un instant... »

La porte se referma. Qu’il était doux ce claquement qui chassait au-dehors la froidure et retenait la chaleur exquise d'un feu de cheminée !

Les gosses de la maison étaient tous arrivés autour de lui, et, avec des sourires un peu gênés, ils dévisageaient cet enfant de leur âge, tellement différent. Le grand homme était revenu, il tenait entre ses doigts une belle pièce d'or.

« Voilà pour toi. » La pièce glissa dans la menotte du garçon. Tous les petits sifflèrent. Eux ne recevaient jamais de pièces, ils n'en avaient pas besoin ! Les trésors de la vie, chaque jour, leur tombaient dans la bouche, sans même qu’il ne se sachent riches. Ils envièrent alors ce gueux, qui souriait.

Et la mère arriva, essuyant ses mains dans son tablier. La porte de la cuisine, qu'elle avait ouverte, libéra des odeurs que seuls peuvent connaître ceux qui ont vécu, ne serait-ce qu’une fois, un Noël alsacien ! La femme, elle aussi, devina tout de suite la misère du petit.

On lui ôta sa veste trop courte, et il fut installé près de la cheminée, puis gavé de tranches de kougelopf, de pains d'épices moelleux et de ces merveilleux petits gâteaux de Noël qui feraient rêver les moins gourmands : les bredala* Nusshiffele, mailanderle, butterbredle, hirzhernle, pumpernickel, spritzbretle ** et j’en passe, car la liste est très longue…

Tout cela embaumait d'une telle manière qu'il pensait voir le paradis. Son plaisir fut immense, son cœur rempli de gratitude.

Quand il quitta cette demeure, la pièce d'or dans une poche, et un gros paquet de bretele dans l'autre. Il vit alors que, devant la porte sur le trottoir, les deux petits sapins avaient disparu. Quelqu'un, certainement, les avait rentrés. En tout cas, ils étaient vendus, et bien vendus ! Alors le petit fila, léger, dans la nuit des rues de Strasbourg, heureux et fier d'emporter du bonheur à la maison.

À minuit, dans l'église sainte Aurélie, on chantait Noël. Le vieil orgue sublimait de son souffle sacré ces douces mélodies. Et tous sentaient en eux la naissance mystérieuse leur traverser le cœur. Les prières furent longues et les gens très nombreux, les portes de l'église se rouvrirent tard. La nuit était éclairée d'une lune blanche et du givre discret avait posé sur tout, des dentelles pointues. Les silhouettes recueillies s'extirpaient une à une. Puis quelqu'un soudain poussa un petit cri, montra du doigt deux sapins, qui étaient aussi hauts que le clocher roman, et qu'on n'avait encore jamais vus jusque-là. Tous les yeux se levèrent, écarquillés par ce miracle qui leur fit oublier le froid.

Le petit gars de la veille se dessina soudain, en une image floue, dans la mémoire de tous ceux qui étaient là ; ce pauvre nain forestier, avec ses deux sapins et ses galoches béantes, qui les avait tant fait rire.

Monsieur et Madame Eidel, leurs enfants autour d’eux comme dans un nid, se sont lentement dirigés vers leur petite demeure. Ils n'ont rien dit. Les justes très souvent font silence et s’étonnent moins des mystères que la vie nous présente.

Longtemps encore les langues ont jacassé autour de ce prodige, on ne l'a jamais oublié, puisqu'on en parle encore. Si vous me prêtez vos oreilles encore un peu, je vous dirai, en confidence, que, bien plus tard cette nuit-là, dans le silence glacé, sur un des vitraux de l'église sainte Aurélie, un morceau de verre blanc trembla, se gonfla, et devint une vraie colombe blanche. Elle s'envola et se posa sur un sapin et puis sur l'autre comme pour reconnaître et bénir leur présence. Puis elle revint, en voletant, reprendre sa place immobile dans la fenêtre de couleur où elle se trouve encore. Puis la vieille cloche a retenti, de quelques coups de fin de nuit, antique veilleuse de nos nuits noires.

Cette visite touchante et légère, nul ne l’a jamais vue.
Pourtant de bien braves gens me l’ont rapportée…
« On ne voit bien qu’avec le cœur… »


*Petits gâteaux de toutes sortes que les foyers alsaciens préparent pour Noël, dès le début de décembre et qui embaument toute la demeure de leurs parfums de cannelle, d’épices, de noisette, d’amande, de chocolat.
**Boules aux noix, gâteaux de Milan, gâteaux au beurre, bois de cerfs…

 

in NOËL EN ALSACE, LÉGENDES ET CROYANCES - Patricia Gaillard -  livret/CD - éditions De Borée - 2016

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publié par Patricia Gaillard
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