L’AMOUR DES TROIS ORANGES - 2ème partie

Publié le par Patricia Gaillard

L’amour des trois oranges - 2ème partie

Une vieille se montra....

 « Que fais-tu là, si jeunet, ici où rien ne vit, où rien ne pousse ?
- Bonne femme, j’ai si soif. Et puis je cherche l’Amour des trois Oranges.
- Mon pauvret, si mon fils le vent du Sud rentre ici et te voit, il ne restera rien de toi ! » 
La vieille fit un mirage, véritable, un peu flou et bien vert, avec une fontaine et des arbres fruitiers. Elle le cacha dedans. A cet instant arriva de loin, un tourbillon brûlant de poussière jaune, tout parfumé de musc et de piment. 
« Je sens la chair, ma mère !
- C’est un mouton que je t’ai préparé, mon fils ! »
Le vent du Sud mangea le mouton entier, même la laine, même les yeux, même les os. Dans un mouvement souple, aussi chaud que le feu, le vent repu s’étendit sur la natte. 
« As-tu encore faim, mon fils ?
- Non, vraiment, ma mère.
- Alors je vais pouvoir te dire : un jeune étranger est là, qui cherche l’Amour des trois Oranges.
- Le malheureux garçon. Montre-le moi. »
La vieille effaça le mirage et présenta le prince à son fils. Dans un mugissement brûlant le vent du Sud lui dit : 
« Emporte avec toi de l’huile et de la graisse et puis va ton chemin… » et très affaibli par sa journée à caresser, à onduler, à dessécher les champs et les prés, il s’affaissa d’un grand coup et dormit aussitôt.
La vieille fourra dans la besace du jeune homme un pot de graisse et un pot d’huile, embrassa furtivement la joue encore si douce, puis donna au cheval une tape sèche. Le prince au hasard partit vers l’est. Il voyagea longtemps, traversa des pays variés et des saisons nombreuses. Un jour il s’arrêta, à bout de forces, au beau milieu d’un forêt épaisse, de chênes et de hêtres. Une cabane était là, à peine visible entre deux troncs. Il frappa à la porte, une très vieille se montra.
« Que fais-tu, jeune homme, dans ces contrées sauvages ?
- Je suis épuisé, grand-mère et puis je cherche l’Amour des trois Oranges…
- Tu es fou d’être ici, si mon fils le vent d’Est te trouve, je ne donne pas cher de toi. »
Le prince insista. Mais la très vieille était déjà séduite, en le voyant téméraire et touchant. Elle ouvrit un chêne d’un claquement de doigts, y posa un automne de noisettes dorées, de faines vernies et puis de vin nouveau, y cacha le prince et referma l’écorce. A cet instant de loin, secouant les ramures lourdes, en souffle mouillé parfumé de mousses et de bois mort, le vent d’Est arriva et s’enfila dans la cabane par tous les trous du bois. 
« Mère, ce bon parfume de chair ?
- C’est pour toi, fils, c’est un cerf ! »
Il dévora l’animal, même ses bois, même ses tripes, même ses os. Repu, il glissa dans un lit de feuilles sèches et de brindilles entrelacées. 
« Veux-tu encore manger mon fils ? »
Il répondit : « Oh non, chère mère… » et poussa un soupir sans fin qui secoua toute la forêt. 
« Alors il faut que tu saches, un  étranger est là, qui cherche l’Amour des trois Oranges.
- Cet homme est fou, mais courageux, montre-le moi. »
La très vieille claqua ses doigts, le prince sortit du chêne. D’une haleine tiède toute chargée de pluie fine et de brume, le vent d’Est lui souffla : « Prends avec toi des glands et du pain et reprends ton chemin. » A la fin de ce mot, le vent dormait déjà. 
Le prince prit le conseil de ce vent-là aussi.  Il ramassa les glands qui jonchaient tout le lieu. La très vieille ouvrit un four et le fumet joyeux de quelques miches brunes s’échappa, délicieux. Elle prit la plus grosse, la fourra tendrement dans la besace ronde, salua le jeune homme d’une menotte creuse pendant qu’il s’éloignait. Il prit la route du Nord, au hasard. Il erra tant et tant, des années je crois bien, laissant par petits bouts la peau de sa jeunesse sur le bord du chemin. Il arriva un jour, transi et fourbu, dans une contrée où tout était de neige et de glace. Une cabane était là, tout en bois blanc, comme un miracle. Elle n’était pas gelée et la lueur vive d’une chandelle dansait à son carreau. Il frappa à la porte, une pire que vieille se montra. 
« Que fais-tu, homme, dans ce lieu où tout glisse dans la glace mortelle ?
- Je n’en puis plus de froid, vieillarde. Je cherche l’Amour des trois Oranges.
- Pauvre perdu, si mon fils le vent du Nord te trouve là, il ne laissera rien de toi. »
Le prince ne dit rien pour défendre sa quête, mais la pire que vieille dont le cœur datait du tout début du monde, sortit de sa demeure, marcha pieds nus vers un lac qui dormait près de là, brisa son miroir gelé d’un coups sec de talon. Là, dans une eau bleue et chaude nageaient des poissons de toutes les couleurs et sur une plage de sable d’or fin, un arbre où pendaient des fruits juteux perlés de  gouttes de miel rose, donnait une ombre douce. La pire que vieille cacha là son protégé et referma la glace. C’est alors que, soufflant, sifflant, hurlant, d’une haleine blanche qui faisait moins cinquante, où pendaient des glaçons pointus et presque bleus, le vent du nord s’engouffra tout entier dans la cabane. La pire que vieille elle-même en frissonnait…
« Cette odeur, ce parfum, ce délice ? rugit-il.
- C’est un ours, préparé pour toi, mon fils ! »
Il mangea l’ours blanc, entièrement, même les poils, les griffes, les crocs, même les os. Rassasié il s’étendit dehors, de tout son long très long, sur le sol givré luisant et rouge, comme un tapis précieux sous le dernier soleil. 
« As-tu faim, encore, mon petit ?
- Pas du tout, ma si belle mère.
- Alors je vais te dire : un homme est là qui cherche l’Amour des trois Oranges.
- Oh le fou, oh le pauvre, oh l’idiot ! Présente-le moi. »
La pire que vieille tapa du talon, le prince réchauffé apparut à son fils. Dans le souffle glacial qui givrait alentour, tant que le prince lui-même devint blanc et dur comme un marbre, le vent du nord soupira… « Prends surtout avec toi des cordes, des balais et des peignes. Puis reprends ta route puisque ta route est là. »
Dans le claquement lugubre de ses dents de cristal, le vent du nord ronfla d’un ronflement superbe. Chaque fois qu’il inspirait, la neige en paquets dans ses larges narines, faisait des étoupes de fileuses. Et quand il expirait, son souffle déposait le verre lisse et pur d’une gelée éternelle. Ce spectacle était singulier et ces conseils étranges et saugrenus. Mais un vent qui vous parle a sûrement un savoir qu’il est bon d’appliquer. Le prince abandonna la prison de glaçons qui étreignait son corps, accepta les cordes, les peignes et les balais dont la pire que vieille déjà bourrait son sac, l’embrassa sur ses joues de papier millénaire, creusé de rides bruissantes. Il s’en alla vers l’ouest, c’était ce qui restait. Il n’y avait plus que lui et sa quête folle pour se perdre au chemin effacé par la neige. Il avança sans pensée, sans foi et sans courage cette fois. Il avança. 
Il voyagea des mois, des années, traversa mille paysages. Un jour il s’arrêta, découragé, affamé, vieilli, sans force, sans plus d’espoir. Il sentait la mort lui souffler dans le cou. Il tomba sur le sol. 

à demain ! 

la gaillarde conteuse...