L’AMOUR DES TROIS ORANGES - 3ème partie

Publié le par Patricia Gaillard

 

L’amour des trois oranges - 3ème partie 

Une aube rose le ranima. Il était vivant. Devant lui, sous le ciel qui se réveillait, était un grand château, très ancien, de larges pierres très grises, presque noires. Il y avait tout autour un halo de lumière jaune, le soleil pourtant était encore caché dans un jour d’autre part. Il se leva, marcha souple et léger jusqu’à la porte haute et frappa. Il attendit longtemps mais rien ne répondit, même au deuxième coup. La porte entrouverte était épaisse et large, les charnières rouillées craquèrent horriblement quand le prince la poussa. Elle refusa de s’écarter, bloquée par l’ankylose des ans. Une porte oubliée…
L’homme se souvint du conseil des vents, sortit de sa besace l’huile et la graisse de la contrée du Sud, enroba généreusement les charnières arrêtées, dedans, dehors, autour. Ce gras fit un beau travail, si bien que sans murmure la porte bailla grand et notre prince entra dans une cour. Le silence était lourd. La porte claqua plusieurs fois derrière lui, jouant et rejouant avec sa souplesse rendue. 
Mais soudain une bande de chiens monstrueux, enragés et sanguinaires l’entoura complètement. Pendant que leurs crocs arrachaient par lambeaux ses vêtements usés, il se souvint du conseil des Vents. D’un geste précis il prit le pain de la contrée de l’Est et le jeta devant lui. Les bêtes se mirent toutes sur la miche durcie, la déchiquetèrent comme une proie facile, en poussant d’horribles plaintes d’affamés. Sans même les regarder et sûr que d’une mort il avait triomphé, pressé comme on le pense, le prince se mit à courir. Mais des porcs déboulèrent nombreux derrière lui, en troupeau de mastodontes aux groins gluants, ils poussaient des grognements déchaînés et violents. Sous les coups répétés de leurs museaux avides, la besace s’ouvrit et lâcha tous les glands qui roulèrent de partout, régalant ces monstres roses et nus qui n’avaient jamais vu une ripaille aussi royale. Le prince enfin quitta la cour pour se glisser dans un jardin qui paraissait tranquille. Il y avait là un puits immense, rond, tout en pierre. De grandes femmes robustes et nues étaient assises sur la margelle. Elles puisaient de l’eau sans cesse dans de gros seaux lourds attachés à leurs longues chevelures. Quand elles virent l’homme, elles laissèrent leur travail pour s’emparer de lui. Il se trouva perdu comme un fétu de paille dans leurs bras étouffants. Elles riaient de leur proie et s’amusaient à le jeter en l’air, dans tous les sens, le rattrapant in extremis avant qu’il ne s’écrase au sol. Leurs cheveux dansaient tout autour d’elles, les seaux pendus au bout, ce jeu amusait ces diablesses, elles décidèrent même de le jeter au fond du puits… mais il réussit malgré la folle bousculade, à extirper de sa besace la corde, si longue qu’il put la partager, bien assez pour chacune. Elles montèrent leurs cheveux en chignons gracieux, attachèrent les seaux au bout des cordes et se remirent à puiser, riant et chantant devant ce jeu nouveau et qui leur plaisait… 
Le prince en profita pour déguerpir, bien qu’un peu de guingois, ces farces méchantes de puisatières lui avaient donné de terribles vertiges. Plus loin une porte s’ouvrit sur une pièce, sûrement une cuisine, car il y avait un four. Des femmes grimaçantes, poussaient des cris en secouant leurs mains rouges, grillées, gonflées de cloques. Elles ramassaient les braises du four pour les jeter devant. Ces travaux douloureux auxquels elles semblaient condamnées, les avaient sûrement rendues méchantes. Elles attrapèrent le prince et pendant qu’elles l’empoignaient l’une après l’autre, pour palper sa peau douce, le brûlant, le griffant de leurs pognes sèches et rongées de brûlures, elles parlaient de le jeter aux braises, pour partager un peu leur cuisante infortune. Et tirant sur les manches qui dépassaient du sac, elles virent des balais qu’elles n’avaient jamais vus et devant l’étonnement de ces furies, le prince se hâta d’en expliquer l’usage. Il fit tomber les braises de deux trois coups de ce bâton poilu. Les femmes extasiées soufflèrent sur leurs mains qui devinrent douces et blanches, attrapèrent les balais et dégagèrent les braises en riant et chantant, heureuses de voir enfin le bout de leur martyr.

Le prince vit l’escalier dans le trou d’un mur. Il était étroit et crasseux de plusieurs siècles de poussière. L’homme oublia son rang et fit le ménage, simplement. Puis il monta sans hésiter, dans le silence troublant, les marches sous lui craquaient.
Sur un large palier trônait un fauteuil baroque. Son velours par endroits était usé jusqu’à la toile et sa couleur s’était perdue. Une vieille était assise. Une vieille, encore ! Elle était immobile, les yeux pourtant ouverts, sous le voile de ses très longs cheveux qui lui faisaient une cape grise, rêche, mangée de vermines. Le prince sortit du sac un peigne aux dents fines et serrées, puis il se fit coiffeur. L’archaïque vieillarde, enfin débarrassée de ses poux et des nœuds où les lentes mijotaient dans le tiède des nids, se trouva si bien nettoyée sous le fin rideau devenu argenté, qu’elle s’endormit d’un sommeil qu’elle n’avait pas connu depuis bien trois cents ans ! Elle ronfla même dans ce trop grand silence, l’homme trouva reposante soudain, cette belle confiance. 
Derrière ce fauteuil, sur un coffre de bois gravé d’un paysage oriental, se trouvaient trois oranges… Les trois Oranges ! Rebondies, lumineuses, parées de feuilles pointues, vert foncé et luisantes. Cessant de respirer, il tendit ses deux mains, les prit toutes les trois, religieusement. Les fruits ronds et sacrés de sa quête, enfin !
La vieille se réveilla, entre deux ronflements, le vit avec les fruits descendre l’escalier. Alors elle s’écria, sans la moindre reconnaissance pour cet admirable coiffeur,
« Escalier, arrête-le !
- Sûrement non, il m’a nettoyé, tu ne l’as jamais fait ! Qu’il descende !
- Femmes du four, attrapez-le !
- Qu’il aille ! Il nous a offert des balais pour notre besogne, tu ne l’as jamais fait !
- Femmes du puits, arrêtez-le !
- Nous n’arrêterons pas celui qui nous a donné des cordes, quand nous n’avions que nos cheveux, pauvres de nous! Qu’il aille !
- Mes porcs chéris, attrapez-le !
- Nos groins sont encore parfumés du festin de glands qu’il nous a donné, quand toi, indigne, tu nous affames ! Qu’il  vive !
- Mes chiens, vous mes chiens, arrêtez-le !
- Nous ne le ferons pas, il nous a donné du pain, toi jamais ! 
- Porte, obéis, ferme-toi, retiens-le !
- Ah non ! Il a graissé mes charnières rouillées, quand je ne pouvais plus ni ouvrir, ni fermer ! Tu ne l’as jamais fait ! Qu’il soit loué, qu’il s’en aille où il veut, que sa route soit belle ! »

à demain!

la gaillarde conteuse...