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STAGE CONTE AUTOUR DE LA CHEMINÉE

Publié le par Patricia Gaillard

UN STAGE DE CONTE, AU COIN DE LA CHEMINÉE, 
LES 21 ET 22 JANVIER 2017
Il reste encore quelques places...
 

Vous êtes conteuse, conteur, vous voulez approfondir votre art ?
Ou vous désirez en savoir plus sur les contes, ces rêves universels, ces paroles d'or ?

Ou vous aimeriez avoir plus d'aisance quand vous prenez la parole en public ?
Ou vous avez peut-être envie de parfaire votre oralité ? 

Ces deux jours peuvent vous intéresser. Un Samedi et un Dimanche, de 9h30 à 18h, autour de la cheminée. Dans la semi-obscurité du feu, l'inspiration plane et chacun s'éveille à sa propre  parole. Et chaque parole a le don d'éclairer la parole des autres.
Cela se passera chez Hervé et Francine Beudet, à Ménetreuil, en Saône et Loire (71) qui ont de très chaleureuses chambres d'hôtes. lien
Les repas seront pris ensemble et tous ceux qui le désirent pourront dormir sur place. 

Pour tous les renseignements utiles, appelez :
06 18 34 60 19 (Patricia) ou 06 11 72 73 29 (Francine)

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en chemin vers le 6 Janvier

Publié le par Patricia Gaillard

Et voici passé le 25 décembre. On pourrait penser que cette fois les forces ténébreuses sont calmées et que tout est bien qui finit bien. Loin de là ! Nous entrons à présent dans la période des douze jours d’effroi, appelée chez nous « Rauchnächte ». Les démons sont déchaînés, ils vont tout tenter pour combattre cette lumière, et ce n’est pas ce petit, couché sur la paille et encore si vulnérable, qui va les intimider.

Ces douze nuits sont souvent venteuses et on y entend les archaïques chasses nocturnes de Wotan, ce dieu guerrier qui combat les esprits mauvais lors des sinistres crépuscules. Ce sont des nuits brumeuses et chargées d’un froid nouveau, différent. Toutes ces forces contraires qui guerroient dans les airs les rendent lugubres et infréquentables. Restons aux coins de l’âtre, dans nos enveloppes apeurées et fragiles et laissons ces êtres surnaturels mener contre le mal leur combat annuel, ils s’y entendent bien mieux que nous. Pendant les veillées de ces douze jours, on abandonne les rouets, mesdames, il le faut.

Ce sont ces heures-là que Frau Berchta, cette vieille fée sauvage, choisit pour traverser le ciel, suivie de la troupe innocente des enfants morts-nés, qui n’ont pas eu de baptême et à qui la religion refuse une âme. J’ai entendu dire que dans la troupe des ces petits, endormis douillettement dans les plis laiteux et accueillants de sa cape de brouillard, toute bordée d’étoiles, se glissaient silencieusement les âmes perdues des suicidés, des assassins et des mendiants, qu’aucune bénédiction ne sauvera jamais et que nulle famille ne réclame. Elle n’est pas avare de place qu’elle fait en son manteau, cette bonne fée, et elle les emmène tous au paradis, mais cette fois directement, sans aucun de ces juges intermédiaires trop humains ! Les mères éplorées ont au moins cette consolation, qui n’est pas moindre !

Et c’est durant ces douze jours aussi que nos trois rois, extirpés de leur tombeau, marchent sans relâche, pour contribuer, eux aussi, à sauver la lumière. Ils se rendent au « Champ du feu », le Viehfeld. On dit qu’en passant à Lalaye, ils auraient volé dans les airs, et lâché malencontreusement sur un moulin, une cassette d’or qui fit la belle fortune de son meunier qui vendit tous ses biens et s’en alla, quelque part dans le monde, jouir de cette tranquille opulence. Le nouveau propriétaire de ce moulin, qui avait bien sûr entendu l’étonnante histoire, paressait tout le jour, couché sur les sacs vides, son bonnet blanc pointu enfoncé jusqu’au nez. Il attendait, clamait-il en riant, « que la fortune lui tombe du ciel ! » Oui, mais il attendit longtemps, de décembre en décembre, des années durant… il finit par être arm wia n’a kirichamüs, pauvre comme une souris d’église. Pris de folie, il tira alors un coup de fusil sur les trois rois volants. Mais l’arme sauta de ses mains et c’est lui qui périt. Personne ne vint le voir, ni le chercher, ni le veiller de prières, ni même l’enterrer. Les braves gens ne se mêlent pas de ces histoires maudites et laissent les ténébreux rejoindre les ténèbres, quand ils en font le choix. Et l’homme est devenu maudit, comme le moulin d’ailleurs, ils tombèrent ensemble en ruines, doucement, ils y sont encore pris, jusqu’à la fin des temps…

Les trois rois arrivent au viehfield le 6 janvier, pour sacrifier à des rites qui valent bien la peine d’être dits. Nous dévorons avec bonheur des galettes qui désignent certains d’entre nous dignes de la couronne, mais savons-nous seulement les belles croyances qui dorment dans la succulente frangipane ? Les voici…

Le premier, Melchior, est un noble vieillard à la longue barbe, blanc de neige. Il tient, dans la main, une poignée de poudre d’or qu’il envoie dans les airs. Le vent s’en empare, la porte vers les cieux et voici les étoiles allumées pour tout l’an neuf.

Puis arrive Gaspard aux yeux bridés qui jette, lui, une poignée d’encens. Elle devient nuages, brumes et pluies bienfaisantes que les champs recevront tous les mois à venir.

Enfin, Balthazar, astrologue et devin à la belle peau noire, jette une poignée de myrrhe qui se sème partout sur le sol. Celle-ci rendra la terre fertile.

Prélevées des présents faits à l’enfant divin, ces trois poignées miraculeuses sont offertes aux hommes. A présent les étoiles sont rallumées, les terres fertilisées, les temps placés. Pour finir, les esprits bienfaisants reprennent leur ronde protectrice.

Femmes, reprenez vos rouets, la roue de l’univers s’est remise à tourner, et pour toute une année. Merveille !

in NOËL EN ALSACE, LÉGENDES ET CROYANCES - Patricia Gaillard -  livret/CD - éditions De Borée - 2016

 

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Conte du 23 Décembre - calendrier de l'avent des contes

Publié le par Patricia Gaillard

Ça c'est une histoire pour tous mes frères conteurs.
Pourquoi suis-je venue chaque jour vous donner une histoire ? Parce que je suis conteuse, parce que c'est l'hiver, parce que si on ne raconte pas d'histoires on perd de vue l'essentiel, les contes sont là pour nous rendre les clefs qu'on oublie,
Voyez plutôt l'histoire... 

LE MULOT CONTEUR

Trois petits mulots, un jour d’automne, reniflent autour d’eux… mmmm l’hiver n’est pas loin.

Jusque là ils squattaient un vieux nid dans la haie d’églantiers. Mais là, il faut être sérieux, ils se font un terrier, profond, avec une chambre et un grenier.

Dans la chambre on met de la mousse, des feuilles des herbes sèches, le tout finement haché, ça fait une moquette odorante et confortable…

Il s’agit maintenant de remplir le grenier.

Deux d’entre eux, du genre courageux, actifs et prévoyants, s’en vont chercher de quoi : des graines, des fruits secs, des champignons, des mousses, des escargots, des vers de terre, même secs, des mûres, ah oui les mûres, ils adorent…

Ils roulent, portent, traînent, roulent, poussent tout ça jusqu’au terrier, de nuit, tout en se méfiant des hiboux et des chouettes, des chats et des blaireaux, qui croquent très volontiers ces festins minuscules d’une vingtaine de grammes...

Le troisième compère se prélasse, rêvasse, sur un épais tapis de mousse, au pied d’un pommier sauvage dont les fruits ronds brillent sous la lune. Il contemple le turban du ciel bleu sombre piqué d’étoiles, il écoute les chants des nocturnes, il renifle les parfums de l’automne. Rien ne lui échappe de tous les frôlements, frissonnements, frémissements de la nuit. Il rêve, il médite, c’est un poète, un artiste.

Les deux autres, courageux, actifs, prévoyants, lui disent : t’es paresseux, t’es un lâcheur, t'es la cigale de la fourmi, tu ne mériteras pas de manger quand viendront la bise et les gelées ! Aide-nous !!

Il ne peut pas. C’est plus fort que lui.

Voilà l’hiver. Ils sont contents tous les trois d’avoir un bon abri. Le grenier est plein. Ils pourront même se permettre d’inviter parfois des mulotes à dîner.

Dans ce terrier, si on mange très bien, par contre on s’ennuie ! Les nuits sont longues. On sort un peu, mais on revient vite. Houla, trop de vent, de la neige et tous ces hiboux qui ont faim, c’est dangereux ! Heureusement on leur échappe souvent, on saute haut, on grimpe aux arbres, on abandonne dans leurs becs acérés le petit bout de sa queue et on est sauvé !

Alors on revient, on est content. Mais on s’ennuie !

C’est là que le mulot-poète se met à raconter le ciel, les étoiles, les pommes luisantes, les chants, les parfums, les frôlements, les frémissements, les frissonnements… toutes les choses qu’il a pris le temps d’entendre et de voir. Toutes ces histoires…

On l’écoute, à demi-couché, les yeux mi-clos, avec délice, les deux pattes croisées sur les ventres bien pleins.

Et à ce moment-là, à ce moment-là seulement, on se dit :
On a besoin de rêve, tout autant que de pain

 

Un conte de Patricia Gaillard, raconteuse d'histoires...

N'hésitez pas à me chiper cette histoire pour la raconter, car elle dit bien ce que nous sommes, je vous l'accorde avec grand plaisir !

 

 

 

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Conte du 22 Décembre - calendrier de l'avent des contes

Publié le par Patricia Gaillard

LE SOULIER DU CURE DE CRANCOT

Au village de Crançot, où déjà on avait la fontaine de Conge, qui guérissait disait-on les maladies des yeux, on avait aussi un fameux curé. Il avait, avec les intempéries, de fraternelles conversations qui leur faisaient faire demi-tour, quand elles arrivaient mal à propos pour la terre ou pour les grains. Les paroissiens avaient fini par trouver très normal de voir s’en retourner les grands nuages noirs ou jaune sombre, qui menaçaient de lâcher là leurs grêles ou leurs pluies lourdes, ces choses violentes qui parfois tombent très mal.

Un jour qu’il était occupé à se vêtir pour dire sa messe, tout un groupe de villageois frappa à la porte de la sacristie. Leur curé les reçut. On lui parla d’un orage terrible qui venait à grand pas, et d’un nuage énorme, gris foncé avec un cœur jaune, signe de grêle, qui s’était quasiment planté sur le clocher.

Notre bonhomme sortit en courant, l’étole flottant derrière lui comme un long fanion blanc et arrivé sur le parvis, il se déchaussa d’un soulier, l’empoigna et le lança au ciel, en poussant quelques mots d’un ton autoritaire… le nuage, sermonné, quitta sa place en s’élevant comme une montgolfière et le ciel nettoyé, lissa son bleu de mer. Certains restèrent le nez en l’air un grand moment. Mais jamais on ne vit revenir la godasse magique… !

Ce jour-là la messe fut dite les pieds nus, qu’importe, elle fut dite.

 

Les éléments peut-être, aimeraient nous voir moins d’impuissance devant leurs menaces et leurs secrets ? Ne sommes-nous pas devenus terriblement timides et incapables de convaincre une petite pluie de tomber, ou de passer son chemin ?

C’est, bien sûr, une théorie de conteuse !

Cependant, … ce n’est pas parce que c’est impossible que nous n’y croyons pas, c’est parce que nous n’y croyons pas, que c’est impossible.

 

Je vous sens soudain rêveur.

Puisque nous parlons de chaussures… Savez-vous que les bergers russes, allaient sans chaussures à la première sortie de leurs troupeaux ? Ils disait qu’ils éloignaient ainsi les loups et les ours pour l’année.

Devinette : Sa taille est celle d’un lapin. Sa charge est celle d’un âne. La chaussure, bien sûr !

Et en écosse, si une paire de chaussures, même neuves, se trouvent sur une table, elle annonce de gros soucis d’argent.

En Italie, des chaussures qui grincent disent : « celui qui nous porte, ne nous a pas encore payées ! »

Les chaussures magiques courent le monde. Ainsi celles de l’ogre, qui sont des bottes immenses, qui font sept lieues à chaque pas et qui de plus vont très bien à tous les pieds qui s’y enfoncent, même ceux, si petits, du petit Poucet. Et ce soulier de fée que le prince a trouvé, que la jeune fille a perdu et qui de tous les pieds du monde ne reçoit que le sien ! Et puis il y a ce soulier de Crançot, qui peut-être, depuis ce lointain dimanche-là, court après les nuages et ne s’arrêtera que lorsque

le monde aura fini de tourner,

et nous de marcher

et de raconter

des histoires.

 

in CONTES ET LÉGENDES DU JURA - Patricia Gaillard - éditions De Borée - 2007

 

 

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Conte du 21 Décembre - calendrier de l'avent des contes

Publié le par Patricia Gaillard

Il est court ce récit, mais il ne vous laissera pas sur votre faim. Il me rappelle une phrase d'Oscar Wilde : "Nous sommes tous dans le caniveau, mais certains regardent les étoiles."

N'oubliez pas de regarder les étoiles. C'est le solstice d'hiver, la nuit prochaine sera la plus longue.

et voici cette petite histoire...
 

Six bûcherons, des plus rudes, tentent de soulever un arbre immense qu’ils ont abattu.
Malgré leur remarquable force, ils en sont incapables.
Mais soudain l’un d’entre eux, sautant sur le tronc, se met à chanter.
Et voilà que les cinq, portés par le chant du sixième - toujours debout sur le fût colossal - parviennent à bouger l’arbre.
Telle est la condition de l’artiste : il est un poids de plus pour l’humanité,
il ne produit rien, mais il donne une force.

Le vagabond enchanté - Leskov

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Conte du 19 Décembre - calendrier de l'avent des contes

Publié le par Patricia Gaillard

hou hou !! Un petit tour en Alsace et me voici...
vous rattraperez ce retard, en découvrant deux jours à la fois...
Promis, j'le f'rai plus...

Photo de mon pare-brise givré

FRAU HOLLE

Ce conte nous parle d’une femme qui était veuve et qui avait deux filles. La première était née un jour de grand soleil. L’astre brillait tant dans ses cheveux déjà longs, qu’on l’avait appelée Marie en or. La seconde était née une nuit de lune, autour d'elle tout était obscur et froid, ses cheveux déjà abondants étaient sombres comme la nuit, on l’avait appelée Marie la noire…

La mère chargeait l’aînée de tous les travaux et gâtait la plus jeune. On fait mal ainsi parfois, le partage de l’amour. Ainsi chaque jour, dès l’aurore, Marie en or devait éplucher, cuisiner, ranger, nettoyer, laver, frotter, repasser, raccommoder, tisser, filer !
Filer… ? C’était bien encore ce qu’elle préférait. C’était calme, lent comme la vie qui s’écoule. Les doigts seuls étaient occupés, l’esprit pouvait s’en aller tranquille et ce rythme réveillait des chansons, des histoires…

Mais le lin rêche déchire les doigts. Pauvre Marie en or, ton sang a sali la quenouille !
Marie en or s’arrête, s’affole, que faire, la mère parfois est si acariâtre ! Alors elle court au puits, pose la quenouille sur la margelle, fait descendre le seau. Elle va laver ce sang, l’eau est bien froide, c’est facile.

Mais pendant que le seau monte, la quenouille s’agite. Qui la pousse ? Est-ce ce vent étrange ? La quenouille tombe dans le puits. Dans cette maison, une quenouille perdue vaut encore plus de coups qu’une quenouille salie. Marie en or se penche. Elle voit le disque sombre de l’eau noire, au fond, c’est terrifiant, mais sa vie l’est aussi. Marie en or saute dans le puits. Elle tombe sur l’eau, elle traverse l’eau, elle va sûrement mourir. Non, car au fond de cette eau, il n’y a pas d’eau, mais de l’herbe douce, de la lumière jaune, une porte ronde. Marie en or la pousse et se retrouve dans l’autre monde. Un monde tout fait de mousses et de lierres, éclatants de rosée, scintillants d’étoiles et peuplés d’oiseaux au plumage de miel.

Quelques cris plaintifs et pathétiques coupent le silence serein. Marie en or se précipite et découvre un pommier qui supplie qu’on lui cueille ses pommes. Elle   le débarrasse de tous ses fruits. Ils sont ronds, mûrs, rouges et luisants. Elle en fait un tas. Plus loin un four supplie qu’on le débarrasse de ses pains. Marie en or ouvre la lourde porte, et d’une longue pelle plate posée là, elle sort toutes les miches rondes, croustillantes et dorées. Mais elle entend des plaintes, plus terribles encore. Dans une clairière ronde, une source supplie qu’on la nettoie. Marie en or la débarrasse de toutes les saletés. Les plaintes à présent se sont tues et dans le vent on entend un long murmure…
« Nous n’oublierons jamais Marie, nous n’oublierons jamais… »
Mais c’est la nuit, Marie en or s’endort …

Au matin elle se trouve devant une curieuse demeure. Une vieille, penchée à une fenêtre, secoue un gros édredon de plume et il neige sur la terre. C’est Frau Holle. Vieille fée laide, au long nez tordu, si chaleureuse.

«Entre, ma fille, entre donc. Tu peux rester ici, en échange d’un peu de travail. »
Chez Dame Holle tout est rond, blanc, léger, moelleux, mousseux et doux comme de la neige. Frau Holle dit à Marie en or qu’elle aura deux travaux à effectuer ici chaque jour.
« Tout d’abord tu entreras dans ma chambre, tu y verras un lit tiré de draps blancs, de dentelles mousseuses, et un gros édredon de plumes. Empoigne-le et secoue-le sur mon balcon, car il faut qu’il neige sur la terre. Tu m’entends bien, Marie en or, il faut qu’il neige sur la terre. Ensuite tu descendras dans ma cave, par un escalier étroit, humide - tu feras attention de ne pas glisser – et tu trouveras là tout un peuple de petites bêtes de l’ombre et de l’humidité. Tu les caresseras du bout des doigts, avec douceur, et tu les nourriras, car il faut qu’elles soient nourries. Tu m’entends bien, Marie en or, il faut qu’elles soient nourries, chaque jour.»

Chaque jour la fille se rend dans la chambre de Frau Holle. Il y a là un lit immense, garni de draps et d’oreillers de dentelles blanches et mousseuses et d’un gros édredon de plumes. Marie en or secoue l’édredon de Frau Holle. C’est amusant. Comme elle est loin de tous ces travaux épuisants qu’elle faisait dans notre monde.

Ici Marie en or est bien soignée, bien logée, bien aimée. Mais sommes-nous faits pour rester dans l’autre monde ? Marie en or sait qu’elle doit quitter Frau Holle. Alors un soir, elles prennent ensemble une dernière tisane, de mélisse et de verveine, dans des tasses de porcelaine blanche où les cristaux du sucre candi semblent des pierres précieuses. Frau Holle veut faire un présent à Marie en or. Elles descendent toutes les deux dans la cave et rejoignent le peuple de bêtes de l’ombre et de l’humidité que Frau Holle caresse du bout des doigts, avec douceur. Ces bêtes étranges semblent être les gardiennes de tout un empilement de très petites boîtes, toutes identiques. Frau Holle en choisit une :
« Prends ça, Marie, mais fais bien attention, car un royaume entier est contenu dedans. »
Un royaume entier dans une boîte ! Décidément, Frau Holle n’est pas une personne ordinaire ! Et la fille range la boîte prodigieuse dans la poche de sa ceinture.

Marie en or s’en va au petit matin. Elle emporte la quenouille propre qui a été déposée mystérieusement sur son lit. Frau Holle sommeille encore sous son édredon douillet. Le chemin vers la porte du puits paraît, ce matin-là, curieusement long. Marie en or a soif, elle a faim. Elle trouve un gobelet d’argent sur la pierre de la source et y boit l’eau si pure, puis elle se régale d’une pomme tendue par le pommier et d’un pain parfumé cuit au four. Et tout en grignotant, elle arrive sans détours à la porte ronde. Marie s’y engouffre et remonte, dans notre monde.

Quel étonnement à la maison. On pensait Marie en or perdue, partie, morte, peut-être. On a presque plaisir à la revoir ! La mère voit soudain la boîte, dans la poche de la ceinture. « Tiens, c’est quoi, cette boîte, un cadeau ? Montre-nous ! » Marie en or soulève le couvercle de la boîte. Il en sort des chevaux, des vaches, des cochons, des châteaux, des arbres, des fruits, des étoiles, des vents, des livres, des maisons, des chemins, des saisons, des jardins, des pluies. Et tout ça c’est petit, petit, mais ça grandit, grandit, de quoi garnir tout un royaume ! C’était donc vrai !

La mère devient tout miel…
« Ma petite Marie en or, où étais-tu donc pendant tout ce temps ?
- Chez Frau Holle
- Chez Frau Holle ? Comment est-ce possible ? Où cela ? …
- Tout au fond du puits. Sous l’eau, il n’y a pas d’eau, mais de l’herbe douce, une lumière jaune, une porte ronde, qui mène à l’autre monde.
- Marie la noire, tu as bien entendu le récit de ta sœur ? Tu vas immédiatement faire la même chose, pour rapporter une boîte toi aussi. Dépêche-toi ! » Le ton est plus que sec.

Marie la noire, la préférée, n’a pas du tout envie d’y aller. Mais elle a tout de même peur de sa mère et elle s’en va se jeter dans le puits. Tombée sur l’eau elle descend, descend, tout est noir, elle va sûrement mourir… Pourtant au fond de cette eau, il n’y a pas d’eau, mais de l’herbe très douce et une lueur jaune qui éclaire une porte ronde. Marie la noire la pousse et entre dans l’autre monde. Un monde tout fait de mousses et de lierres, éclatants de rosée, scintillants d’étoiles et peuplés d’oiseaux au plumage de miel. Quelques cris plaintifs coupent le silence serein. Un pommier supplie qu’on lui cueille ses pommes. « Tes pommes ne m’intéressent pas, je cherche une boîte ! » Un four supplie qu’on sorte ses pains. « Tes pains ne m’intéressent pas, je cherche une boîte ! » Une source supplie qu’on la nettoie. « Ton eau ne m’intéresse pas, je cherche une boîte ! »
Dans le vent s’élève une lente plainte sourde :
« nous n’oublierons jamais, Marie, nous n’oublierons jamais »
Mais voilà la nuit, la lune, Marie la noire s’endort…

Au matin elle se trouve devant une curieuse demeure. Une vieille, rondelette, espiègle, penchée à une fenêtre, secoue un gros édredon de plumes et il neige sur la terre. C’est Frau Holle.
« Entre, ma fille, entre donc. Tu peux rester ici, en échange d’un peu de travail. Chaque jour tu entreras dans ma chambre, tu y verras un lit tiré de draps blancs, de dentelles mousseuses et un gros édredon de plumes. Empoigne-le et secoue-le sur mon balcon, car il faut qu’il neige sur la terre. Tu m’entends bien, Marie la noire, il faut qu’il neige sur la terre. Ensuite tu descendras dans ma cave, l’escalier est étroit et humide - tu feras attention de ne pas glisser – tu verras là tout un peuple de petites bêtes de l’ombre et de l’humidité. Tu les caresseras du bout des doigts, avec douceur, et tu les nourriras, car il faut qu’elles soient nourries. Tu m’entends bien, Marie la noire, il faut qu’elles soient nourries. »

« C’est quoi ce travail idiot de vieille folle ? Je suis sûrement venue faire son ménage ! » Se dit la fille, exaspérée. Alors elle fait semblant, pour tromper Frau Holle. Mais il ne neige plus sur la terre. Frau Holle le sait. Elle ne dit rien. Frau Holle ne dit jamais rien.

Puis très vite Marie la noire veut repartir. Elle pense que ce monde est un tissu de bêtises, d’illusions, de naïvetés. La vieille fée, bien sûr, veut faire un présent à Marie la noire. Elles descendent toutes les deux dans la cave. Là il y a tout le peuple de bêtes de l’ombre et de l’humidité que Frau Holle caresse du bout des doigts, avec douceur et qui semblent garder les petites boîtes, toutes semblables et si gracieusement empilées. Frau Holle en prends une :
- « Tiens, Marie la noire, mais surtout fais bien attention, car tout un royaume est contenu dedans ! »
- Je sais, je sais, dit Marie la noire. »
Elle s’en va maintenant, elle s’en va tout de suite. Il fait nuit, il fait noir ? Oh, ce n’est pas grave, Marie la noire a l’habitude, il y a toujours un coin de lune pour faire une lampe.

Ce soir il n’y a pas de lune et il fait si terriblement chaud ! Marie a soif, mais la source se retire chaque fois qu’elle s’approche. Elle a faim, mais le four se referme sur ses pains et le pommier se replie sur ses fruits. Et ce chemin qui est si long ! Elle se tord les chevilles aux ornières, se blesse aux ronces crochues, elle n’en peut plus quand elle arrive enfin à la porte. Marie la noire s’y engouffre et remonte dans notre monde.

La mère est ravie, elle rit et s’empare de la boîte.
« La même boîte, exactement la même ! Tu peux garder la tienne, Marie en or, Marie la noire a la même ! » Et tout en sifflant ces paroles, elle soulève le couvercle. De la cassette jaillissent alors des couleuvres, des vipères, des lombrics, des puces, des virus, des teignes, des poux, des microbes, de quoi remplir tout un royaume, car il faut de tout pour faire un monde ! Et tout ça c’est petit, petit, et ça grandit, grandit ! La mère très vite referme le couvercle. « ça suffit ! Des coups, Marie en or, tu vas avoir des coups, tu vas nous payer ça ! »

Cette fois-ci Marie en or s’enfuit jusqu’au bois, son coffret sous le bras. Elle ne reviendra plus. Elle vit dans ce bois des semaines, des mois, des années peut-être. Elle entend le langage des bêtes et des plantes, comme elle avait entendu celui du pommier et de la source. Elle tient sa boîte contre elle, logée dans une ceinture, parfois elle soulève le couvercle. Elle ne manque de rien. Elle est cependant seule, si seule.

Un jour elle rencontre un chasseur. Il lui trouve l’air si doux qu’il veut la garder près de lui. « Cette boîte à ta ceinture, c’est un trésor ?
C’est tout ce que j’ai, mon bon seigneur, j’ai perdu tout le reste. »

Eh bien, ils ont fini par s’épouser. Il a bon goût cet homme, et du flair, car dans les yeux voilà de quoi parler d’amour et dans la boîte, voilà de quoi peupler autour. Un vrai et beau royaume ! Il n’y avait pas de bébés dans cette boîte, mais je crois qu’ils ont su les faire tout seuls.

Étrangement, il y avait très peu de vipères, de lombrics, de poux, dans ce royaume, car l’autre boîte était maintenue fermée et on dit qu’elle l’est encore. Marie la noire et sa mère sont assises dessus - pour l’instant – mais attention, elles vont bien finir par se lasser !

Rentrez chez vous bien vite et s’il neige, vous saurez que je n’ai pas menti !

in CONTES ET LÉGENDES D'ALSACE - Patricia Gaillard - éditions De Borée - 2010

 

 

 

 

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Conte du 18 Décembre - Calendrier de l'avent des contes

Publié le par Patricia Gaillard

Le bonhomme brouillard

Au château d’Herrlisheim, la belle dame priait pour son époux, qui était son chevalier et qu'elle aimait de tendre amour. La croisade l’avait avalé et emporté dans un Orient étrange, où son âme si brave et son épée redoutable avaient Dieu à servir. Il lui avait promis mille merveilles rapportées de là-bas, qui feraient peut-être oublier cette séparation, mais elle était si inquiète qu’elle ne cessait de monter au créneau, pour regarder le chemin qui grimpait au château. Parfois une légère poussière et un galop lointain, faisaient battre son cœur. Mais c'était autant de larmes qu'à chaque fois elle versait, car jamais ces signes n’étaient ceux de son grand chevalier. Ses nuits étaient traversées de rêves de batailles et elle voyait son corps chéri tout transpercé de flèches et de pointes, la cotte visqueuse d’un sang dont le rouge vibrant la réveillait en sursaut et la tenait épouvantée et malheureuse des heures entières, les yeux grands ouverts dans le noir.

Elle ne le vit jamais revenir. Un jour un galop approcha, dans une belle poussière, elle crut reconnaître le cheval noir de son aimé, courut autant qu'elle put ! C'était un messager qui venait annoncer ce qu'elle craignait le plus. La vérité la fendit comme une dague, elle perdit connaissance.

Longtemps, bien longtemps, ses jours furent des jours de veuve. Des heures solitaires, noires, nostalgiques, maladives et cruelles. Mais il n'y a rien qui ne résiste au temps, même les roches les plus dures. Peu à peu elle ne cessa de pleurer, puis se reprit à rire, acceptait même une fête, un banquet, une ducasse, de temps en temps... Encore jeune et fort jolie, elle inspira bien sûr des soupirants nombreux. Elle les refusa tous. Elle se voulait fidèle à cet amant perdu tout au bout de la mer.

Il en vint un, cependant, qui lui ressemblait tant, à ce chevalier mort, qu'elle se sentit prête à le garder près d'elle. C'était si doux soudain de plonger son regard dans un regard et de rêver une vie nouvelle. Elle lui céda. On prépara les noces...

Mais en terre que l'on dit sainte, son époux se remettait lentement d'atroces blessures qui l’avaient maintenu longtemps dans cet endroit, très singulier, qui n'est ni la vie ni la mort. Un soir, à la tombée du jour, alors qu'il sommeillait dans une tente, il entendit très nettement sonner les cloches de la chapelle de son château. Il se réveilla, tourmenté, s'assit sur sa couche et vit près de lui un tout petit bonhomme, debout dans un lourd manteau gris dont le tissu semblait fait de nuages et de vent.

« Je suis le Nebelmännlein et je viens pour te chercher. La cloche que tu entends et celle du mariage de ta dame qui te croit trépassé. Je peux t’emmener dans mon vêtement de brouillard, tu y seras à temps pour reprendre ta place. Viens. »

Il logea le chevalier contre lui, au creux de son habit moelleux, opaque et mouillé qui s’envola dans les airs, tout comme le ferait un tapis enchanté. Notre croisé eut juste le temps d'apprendre que le petit homme était une âme condamnée à errer sous forme d'un brouillard dense et gris que seul peut dissiper le bourdon d'une cloche. Le chevalier promit que les cloches de sa chapelle carillonneraient désormais chaque fois qu'une brume, même insignifiante, nimberait le paysage.

Ils entrèrent dans la chapelle dans un grand courant d'air qui souffla les flammes vives des beaux cierges tout blancs. La suite n’est pas difficile à supposer. La dame défailla encore, mais de trop grande joie. Plus tard elle s’excusa auprès du soupirant, qui ne pouvait pas dire grand-chose devant cette curieuse situation. Il s'éclipsa, discret, avec toute sa famille et nos deux amoureux reprirent leur union là où elle s'était arrêtée.

Il avait rendu le chavalier à sa belle, alors le petit bonhomme disparut, exactement comme se dissipe un léger brouillard. Cependant, dans ce château heureux, on n’oublia jamais de faire sonner la cloche à chaque brume, même la plus légère, pour tâcher de rendre à cet esprit des brouillards, ce Nebelmännlein, le bien qu'il avait fait.

Mais où était-il donc passé ? Eh bien, je m’en vais vous le dire, même si c’est un secret… il avait filé chez dame Holle, là-bas, dans l'autre monde. Cette bonne vieille fée, qui secoue son édredon de plumes, pour qu'il neige sur la terre.

Vous me donnez l'impression de ne pas la connaître ? Je ne saurais vous laisser croupir dans une ignorance aussi grave !

Voici donc quelques explications…

que vous aurez demain ;-) hé hé

in CONTES ET LÉGENDES D'ALSACE - Patricia Gaillard -  éditions De Borée - 2010

 

 

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Conte du 17 Décembre - calendrier de l'avent des contes

Publié le par Patricia Gaillard

Des pommes... À son origine le sapin de Noël était décoré de petites pommes rouges de la dernière récolte. On raconte qu'une année sans fruits, des souffleurs de verre vosgiens ont eu l'idée de faire des pommes en verre, qui seraient l'origine de ces boules de Noël - qui sont encore parfois de cette matière fine et fragile - que nous y suspendons aujourd'hui... 
Des pommes... j'ai à leur sujet des choses à vous dire, voyez plutôt


DES POMMES, DES POMMES…

Dans mon Jura, bien sûr, on connaît les pommes. Quel jardin de chez nous n’a pas un ch’ti pommier ! Des pommes, celle des moissons et puis la croque, la grise, vieilles variétés charmantes et parfumées, un peu petites, avec quelques défauts, mais quel vrai goût de vraie pomme ! Plus on avance dans l’hiver, plus elles se ridulent, plus elles sont savoureuses. La pomme c’est un fruit de partout. C’est le fruit du début, le fruit de la connaissance, le fruit des fruits.

Connaissez-vous la pomme de discorde ? Imaginez un peu une fête chez les dieux de la Grèce antique. Pleine célébration de noces. Soudain, Eris, fille de la Nuit, lance une pomme dans cette divine foule. Sur le fruit, trois mots sont gravés…
« à la plus belle ».

Trois déesses se penchent d’un même mouvement pour ramasser la pomme. Mais Pâris, le beau Pâris, les prend de vitesse.
« Laquelle de vous trois est la plus belle ? », lance-t-il, malicieux, aux trois créatures surnaturelles et vexées.

La première d’entre elles, Héra, est prête à offrir à Pâris le pouvoir sur le monde, en échange de la pomme.

La seconde, Athéna, lui promet la sagesse.

Aphrodite parle en dernier. Elle lui propose Hélène, la plus belle des mortelles, contre cette pomme qu’il détient. Pâris accepte le marché d’Aphrodite. Celle-ci reçoit la pomme. C’est elle la plus belle. Mais cette pomme est vraiment de discorde car l’affaire ne s’arrête pas là, puisqu’elle marque le début de la guerre de Troie.

 

Les Celtes, nos anciens, avaient un autre monde, qui se situait en-haut, dans nos îles imaginaires ou en-bas, dans les profonds dessous de la terre. On y trouvait la jeunesse éternelle dans des eaux pures et diamantines et un pommier de cristal dont les fruits guérissaient toutes les formes de la douleur.

 

Quant aux médecins Romains, ils utilisaient beaucoup la pomme. Écrasée, puis macérée avec de la sueur de brebis et des clous de girofle, elle donnait une
« pommade ». Si nous utilisons encore ce nom, nous ne suivons sûrement plus la recette !
Avis cependant aux amateurs d'authenticité...

 

Encore un petit tour chez les antiques Grecs. Le dieu Atlas avait trois filles, les Hespérides. Elles possédaient un jardin prodigieux où se trouvait le pommier aux pommes d’or. Ce pommier était gardé par un Dragon. L’animal avait cent têtes, si bien que rien ne pouvait lui échapper. Le pommier était donc très bien gardé. Pourtant le dieu Héraklès parvint à tuer ce Dragon. La bête alors se décomposa en une brume étincelante, et monta jusqu’aux cieux où elle devint la constellation du Dragon.

Les Hespérides donnèrent alors les pommes d’or à Héraklès.

 

En tout cas n’oubliez pas :

Pomme le matin chasse l’ennui,
Pomme le soir chasse l’insomnie.

Mais aussi…

Chaque soir mange une pomme et ses pépins et tu dormiras comme un saint.
Et... Une pomme par jour éloigne le médecin pour toujours !

 

Passez une très douce journée

 

in CONTES ET LÉGENDES DU JURA - Patricia Gaillard - éditions De Borée - 2007

 

 

 

 

 

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Conte du 16 Décembre - Calendrier de l'avent des contes

Publié le par Patricia Gaillard

Ce matin un récit que je dédie à Alep, où il s'est déroulé. J'ai conté en Syrie, en 2004, pour les journées de la Francophonie. Pouvais-je alors imaginer ce qui lui arrive ? Je suis triste, infiniment, et choquée par notre étrange impuissance qui désunit l'humanité.
 

Pour Alep,

LE VIEUX TEINTURIER

Les souks d’Alep, en Syrie, sont, depuis des temps immémoriaux, les plus beaux du monde. Une kyrielle de ruelles étroites et obscures. Au sol il y a la terre, battue par la multitude des sandales et des babouches. Parfois aussi ce sont des dalles de pierre calcaire, rectangulaires… irrégulières, usées, aplaties, même creusées par endroits.
Et puis cent et cent petites boutiques, côte à côte, simplement murs ouverts, béants, en niches à merveilles. Ou bien encadrées de bois peint ou noirci ou découpé, ou décoré, mais vieux, c’est vieux, ça n’a pas d’âge, ça a toujours été.
D’ailleurs l’aspect de la boutique n’a aucune importance. Le trésor, c’est les marchandises.
Et c’est dans chacune de ces cavernes obscures, envoûtantes, éclairées juste un peu par une ampoule électrique sommaire, que brille, ou chante, ou embaume, tout ce que notre fantasmatique imaginaire occidental peut se représenter d’Orient…
Les souks d’Alep sont, depuis des temps immémoriaux, les plus beaux du monde !
Je pourrais vous les décrire, avec des mots choisis, pesés, fidèles à ce que j’y ai vu.
Non, je vais vous raconter un trésor que j’y ai touché de l’âme.
C’était une boutique encadrée de bois peint, un noir mat, frappant, mortuaire, en tout cas mystérieux. Mais l’atmosphère n’était pas lourde, oh non, tout était silencieux et calme.
Je n’aurais pas été étonnée d’y voir soudain des cornues, des alambics et des relents de philtres sulfureux ! Un homme y était assis. Il était âgé, très noble, ses cheveux ondulés étaient gris nacré. Il portait un costume noir mat, toujours ce noir mat. Veste à l’européenne et pantalon sarouel du même tissu. Une chemise sans col, de toile très fine, couleur crème. Sa cheville, fine couleur d’épice était nue au-dessus des babouches. Il était royal cet homme. Je l’ai regardé, il m’a regardé, je n’ai jamais vu un tel regard. Royal aussi, mais d’un roi intérieur. Il n’a pas fait de geste pour me faire approcher, pour me faire l’article. Impossible d’échanger des mots. Quelle importance. Le silence avait sa place. Silence ailé, silence d’or.
Autour de lui il y avait des pots, des pots, des pots, des tiroirs, des tiroirs, plein de petits tiroirs… une apothicairerie, peut-être ? Devant lui un bout de comptoir. Noir, vous le savez. Et sur ce comptoir une seule chose : un livre. Très épais, très vieux, pages crème, couverture noire, noire, livre sacré, peut-être ?
Il l’ouvre pour moi. Et dans les pages qui tournent, très lentement, sont alignés des fils de couleur. Ces couleurs semblent jaillir comme une musique dans tout ce noir partout, autour. Et ce noir devient berceau, écrin, scène des teintes pliées dans le livre. Sa main lisse les fils, fièrement, puis il empoigne un pot, soulève le couvercle : poudre rouge sang. Des teintures. Il est marchand de teintures. Teintures pour tissus, tissus d’Alep, tout l’orient tissé. Maintenant il sait que j’ai compris. Pour moi il tourne les pages et me présente ce chant de couleurs. Mes yeux vont des fils aux doigts, aux yeux. Noir, poudre sang, la couleur, l’or ! Dans ses gestes, toute sa vie de marchand de teintures et moi invitée à visiter son royaume.
Nous ne nous sommes jamais rien dit. Puis à la fin du livre, pour le remercier,  je me suis inclinée, pour lui dire ce mot que je tâchais d’apprendre depuis que j’étais là-bas, « Mahalsélêmé » qui veut dire « que la paix soit avec toi… »
Après un instant d’étonnement ravi, il s’est incliné à son tour pour me répondre ce même mot « Mahalsélêmè » que la paix soit avec toi…
La plus belle chose de nos vies c’est la rencontre des êtres.
Et le silence est peut-être la seule parole qui soit vraiment la nôtre.

Patricia Gaillard - à Alep - Mars 2004

 

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Conte du 14 Décembre - calendrier de l'avent des contes...

Publié le par Patricia Gaillard

Le kougelhopf alsacien, cadeau royal des trois mages

Je vous ai parlé, dans les traditions de Noël de cette ville de Cologne où dorment, dit-on, les trois rois mages, d’un doux repos que je leur souhaite éternel. Leur tranquillité est tout de même très relative, puisqu'ils s'extirpent chaque année, entre le vingt-cinq décembre et le six janvier, de leur tombeau tout décoré de pierres précieuses, pour se rendre au Champ-du-feu.

Une année, précisément un six janvier, ils firent halte chez un potier de Ribeauvillé. Celui-ci leur offrit une très généreuse et sincère hospitalité. Pendant la nuit, alors que le potier dormait paisiblement, comme reposent les êtres qui ont la conscience claire, ces trois rois mirifiques firent un gâteau, pour le remercier. Une fois la pâte faite, selon une recette crée par eux pour la circonstance, ils choisirent dans son atelier un moule vernissé, qui avait une forme de couronne ce qui leur plaisait bien. Au matin, avant de reprendre leur route pour s’en aller se recoucher dans leur tombeau d'éternité, ils offrirent cette pâtisserie encore tiède à leur hôte qui s'en régala, véritablement, tant qu’il en a consigné soigneusement la recette et l’a transmise à ses descendants, qui ne sont autres que nous tous ! Ce potier s'appelait Kugel…

Ce que vous raconteront d'autres sur l’origine de cette merveilleuse brioche régionale, sont de fieffées menteries qu'il sera bon de fuir, car on raconte vraiment parfois n'importe quoi...

à demain !

 

in CONTES ET LÉGENDES D'ALSACE - Patricia Gaillard - éditions De Borée - 2010

 

 

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