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L’AMOUR DES TROIS ORANGES - 3ème partie

Publié le par Patricia Gaillard

 

L’amour des trois oranges - 3ème partie 

Une aube rose le ranima. Il était vivant. Devant lui, sous le ciel qui se réveillait, était un grand château, très ancien, de larges pierres très grises, presque noires. Il y avait tout autour un halo de lumière jaune, le soleil pourtant était encore caché dans un jour d’autre part. Il se leva, marcha souple et léger jusqu’à la porte haute et frappa. Il attendit longtemps mais rien ne répondit, même au deuxième coup. La porte entrouverte était épaisse et large, les charnières rouillées craquèrent horriblement quand le prince la poussa. Elle refusa de s’écarter, bloquée par l’ankylose des ans. Une porte oubliée…
L’homme se souvint du conseil des vents, sortit de sa besace l’huile et la graisse de la contrée du Sud, enroba généreusement les charnières arrêtées, dedans, dehors, autour. Ce gras fit un beau travail, si bien que sans murmure la porte bailla grand et notre prince entra dans une cour. Le silence était lourd. La porte claqua plusieurs fois derrière lui, jouant et rejouant avec sa souplesse rendue. 
Mais soudain une bande de chiens monstrueux, enragés et sanguinaires l’entoura complètement. Pendant que leurs crocs arrachaient par lambeaux ses vêtements usés, il se souvint du conseil des Vents. D’un geste précis il prit le pain de la contrée de l’Est et le jeta devant lui. Les bêtes se mirent toutes sur la miche durcie, la déchiquetèrent comme une proie facile, en poussant d’horribles plaintes d’affamés. Sans même les regarder et sûr que d’une mort il avait triomphé, pressé comme on le pense, le prince se mit à courir. Mais des porcs déboulèrent nombreux derrière lui, en troupeau de mastodontes aux groins gluants, ils poussaient des grognements déchaînés et violents. Sous les coups répétés de leurs museaux avides, la besace s’ouvrit et lâcha tous les glands qui roulèrent de partout, régalant ces monstres roses et nus qui n’avaient jamais vu une ripaille aussi royale. Le prince enfin quitta la cour pour se glisser dans un jardin qui paraissait tranquille. Il y avait là un puits immense, rond, tout en pierre. De grandes femmes robustes et nues étaient assises sur la margelle. Elles puisaient de l’eau sans cesse dans de gros seaux lourds attachés à leurs longues chevelures. Quand elles virent l’homme, elles laissèrent leur travail pour s’emparer de lui. Il se trouva perdu comme un fétu de paille dans leurs bras étouffants. Elles riaient de leur proie et s’amusaient à le jeter en l’air, dans tous les sens, le rattrapant in extremis avant qu’il ne s’écrase au sol. Leurs cheveux dansaient tout autour d’elles, les seaux pendus au bout, ce jeu amusait ces diablesses, elles décidèrent même de le jeter au fond du puits… mais il réussit malgré la folle bousculade, à extirper de sa besace la corde, si longue qu’il put la partager, bien assez pour chacune. Elles montèrent leurs cheveux en chignons gracieux, attachèrent les seaux au bout des cordes et se remirent à puiser, riant et chantant devant ce jeu nouveau et qui leur plaisait… 
Le prince en profita pour déguerpir, bien qu’un peu de guingois, ces farces méchantes de puisatières lui avaient donné de terribles vertiges. Plus loin une porte s’ouvrit sur une pièce, sûrement une cuisine, car il y avait un four. Des femmes grimaçantes, poussaient des cris en secouant leurs mains rouges, grillées, gonflées de cloques. Elles ramassaient les braises du four pour les jeter devant. Ces travaux douloureux auxquels elles semblaient condamnées, les avaient sûrement rendues méchantes. Elles attrapèrent le prince et pendant qu’elles l’empoignaient l’une après l’autre, pour palper sa peau douce, le brûlant, le griffant de leurs pognes sèches et rongées de brûlures, elles parlaient de le jeter aux braises, pour partager un peu leur cuisante infortune. Et tirant sur les manches qui dépassaient du sac, elles virent des balais qu’elles n’avaient jamais vus et devant l’étonnement de ces furies, le prince se hâta d’en expliquer l’usage. Il fit tomber les braises de deux trois coups de ce bâton poilu. Les femmes extasiées soufflèrent sur leurs mains qui devinrent douces et blanches, attrapèrent les balais et dégagèrent les braises en riant et chantant, heureuses de voir enfin le bout de leur martyr.

Le prince vit l’escalier dans le trou d’un mur. Il était étroit et crasseux de plusieurs siècles de poussière. L’homme oublia son rang et fit le ménage, simplement. Puis il monta sans hésiter, dans le silence troublant, les marches sous lui craquaient.
Sur un large palier trônait un fauteuil baroque. Son velours par endroits était usé jusqu’à la toile et sa couleur s’était perdue. Une vieille était assise. Une vieille, encore ! Elle était immobile, les yeux pourtant ouverts, sous le voile de ses très longs cheveux qui lui faisaient une cape grise, rêche, mangée de vermines. Le prince sortit du sac un peigne aux dents fines et serrées, puis il se fit coiffeur. L’archaïque vieillarde, enfin débarrassée de ses poux et des nœuds où les lentes mijotaient dans le tiède des nids, se trouva si bien nettoyée sous le fin rideau devenu argenté, qu’elle s’endormit d’un sommeil qu’elle n’avait pas connu depuis bien trois cents ans ! Elle ronfla même dans ce trop grand silence, l’homme trouva reposante soudain, cette belle confiance. 
Derrière ce fauteuil, sur un coffre de bois gravé d’un paysage oriental, se trouvaient trois oranges… Les trois Oranges ! Rebondies, lumineuses, parées de feuilles pointues, vert foncé et luisantes. Cessant de respirer, il tendit ses deux mains, les prit toutes les trois, religieusement. Les fruits ronds et sacrés de sa quête, enfin !
La vieille se réveilla, entre deux ronflements, le vit avec les fruits descendre l’escalier. Alors elle s’écria, sans la moindre reconnaissance pour cet admirable coiffeur,
« Escalier, arrête-le !
- Sûrement non, il m’a nettoyé, tu ne l’as jamais fait ! Qu’il descende !
- Femmes du four, attrapez-le !
- Qu’il aille ! Il nous a offert des balais pour notre besogne, tu ne l’as jamais fait !
- Femmes du puits, arrêtez-le !
- Nous n’arrêterons pas celui qui nous a donné des cordes, quand nous n’avions que nos cheveux, pauvres de nous! Qu’il aille !
- Mes porcs chéris, attrapez-le !
- Nos groins sont encore parfumés du festin de glands qu’il nous a donné, quand toi, indigne, tu nous affames ! Qu’il  vive !
- Mes chiens, vous mes chiens, arrêtez-le !
- Nous ne le ferons pas, il nous a donné du pain, toi jamais ! 
- Porte, obéis, ferme-toi, retiens-le !
- Ah non ! Il a graissé mes charnières rouillées, quand je ne pouvais plus ni ouvrir, ni fermer ! Tu ne l’as jamais fait ! Qu’il soit loué, qu’il s’en aille où il veut, que sa route soit belle ! »

à demain!

la gaillarde conteuse...

L’AMOUR DES TROIS ORANGES - 2ème partie

Publié le par Patricia Gaillard

L’amour des trois oranges - 2ème partie

Une vieille se montra....

 « Que fais-tu là, si jeunet, ici où rien ne vit, où rien ne pousse ?
- Bonne femme, j’ai si soif. Et puis je cherche l’Amour des trois Oranges.
- Mon pauvret, si mon fils le vent du Sud rentre ici et te voit, il ne restera rien de toi ! » 
La vieille fit un mirage, véritable, un peu flou et bien vert, avec une fontaine et des arbres fruitiers. Elle le cacha dedans. A cet instant arriva de loin, un tourbillon brûlant de poussière jaune, tout parfumé de musc et de piment. 
« Je sens la chair, ma mère !
- C’est un mouton que je t’ai préparé, mon fils ! »
Le vent du Sud mangea le mouton entier, même la laine, même les yeux, même les os. Dans un mouvement souple, aussi chaud que le feu, le vent repu s’étendit sur la natte. 
« As-tu encore faim, mon fils ?
- Non, vraiment, ma mère.
- Alors je vais pouvoir te dire : un jeune étranger est là, qui cherche l’Amour des trois Oranges.
- Le malheureux garçon. Montre-le moi. »
La vieille effaça le mirage et présenta le prince à son fils. Dans un mugissement brûlant le vent du Sud lui dit : 
« Emporte avec toi de l’huile et de la graisse et puis va ton chemin… » et très affaibli par sa journée à caresser, à onduler, à dessécher les champs et les prés, il s’affaissa d’un grand coup et dormit aussitôt.
La vieille fourra dans la besace du jeune homme un pot de graisse et un pot d’huile, embrassa furtivement la joue encore si douce, puis donna au cheval une tape sèche. Le prince au hasard partit vers l’est. Il voyagea longtemps, traversa des pays variés et des saisons nombreuses. Un jour il s’arrêta, à bout de forces, au beau milieu d’un forêt épaisse, de chênes et de hêtres. Une cabane était là, à peine visible entre deux troncs. Il frappa à la porte, une très vieille se montra.
« Que fais-tu, jeune homme, dans ces contrées sauvages ?
- Je suis épuisé, grand-mère et puis je cherche l’Amour des trois Oranges…
- Tu es fou d’être ici, si mon fils le vent d’Est te trouve, je ne donne pas cher de toi. »
Le prince insista. Mais la très vieille était déjà séduite, en le voyant téméraire et touchant. Elle ouvrit un chêne d’un claquement de doigts, y posa un automne de noisettes dorées, de faines vernies et puis de vin nouveau, y cacha le prince et referma l’écorce. A cet instant de loin, secouant les ramures lourdes, en souffle mouillé parfumé de mousses et de bois mort, le vent d’Est arriva et s’enfila dans la cabane par tous les trous du bois. 
« Mère, ce bon parfume de chair ?
- C’est pour toi, fils, c’est un cerf ! »
Il dévora l’animal, même ses bois, même ses tripes, même ses os. Repu, il glissa dans un lit de feuilles sèches et de brindilles entrelacées. 
« Veux-tu encore manger mon fils ? »
Il répondit : « Oh non, chère mère… » et poussa un soupir sans fin qui secoua toute la forêt. 
« Alors il faut que tu saches, un  étranger est là, qui cherche l’Amour des trois Oranges.
- Cet homme est fou, mais courageux, montre-le moi. »
La très vieille claqua ses doigts, le prince sortit du chêne. D’une haleine tiède toute chargée de pluie fine et de brume, le vent d’Est lui souffla : « Prends avec toi des glands et du pain et reprends ton chemin. » A la fin de ce mot, le vent dormait déjà. 
Le prince prit le conseil de ce vent-là aussi.  Il ramassa les glands qui jonchaient tout le lieu. La très vieille ouvrit un four et le fumet joyeux de quelques miches brunes s’échappa, délicieux. Elle prit la plus grosse, la fourra tendrement dans la besace ronde, salua le jeune homme d’une menotte creuse pendant qu’il s’éloignait. Il prit la route du Nord, au hasard. Il erra tant et tant, des années je crois bien, laissant par petits bouts la peau de sa jeunesse sur le bord du chemin. Il arriva un jour, transi et fourbu, dans une contrée où tout était de neige et de glace. Une cabane était là, tout en bois blanc, comme un miracle. Elle n’était pas gelée et la lueur vive d’une chandelle dansait à son carreau. Il frappa à la porte, une pire que vieille se montra. 
« Que fais-tu, homme, dans ce lieu où tout glisse dans la glace mortelle ?
- Je n’en puis plus de froid, vieillarde. Je cherche l’Amour des trois Oranges.
- Pauvre perdu, si mon fils le vent du Nord te trouve là, il ne laissera rien de toi. »
Le prince ne dit rien pour défendre sa quête, mais la pire que vieille dont le cœur datait du tout début du monde, sortit de sa demeure, marcha pieds nus vers un lac qui dormait près de là, brisa son miroir gelé d’un coups sec de talon. Là, dans une eau bleue et chaude nageaient des poissons de toutes les couleurs et sur une plage de sable d’or fin, un arbre où pendaient des fruits juteux perlés de  gouttes de miel rose, donnait une ombre douce. La pire que vieille cacha là son protégé et referma la glace. C’est alors que, soufflant, sifflant, hurlant, d’une haleine blanche qui faisait moins cinquante, où pendaient des glaçons pointus et presque bleus, le vent du nord s’engouffra tout entier dans la cabane. La pire que vieille elle-même en frissonnait…
« Cette odeur, ce parfum, ce délice ? rugit-il.
- C’est un ours, préparé pour toi, mon fils ! »
Il mangea l’ours blanc, entièrement, même les poils, les griffes, les crocs, même les os. Rassasié il s’étendit dehors, de tout son long très long, sur le sol givré luisant et rouge, comme un tapis précieux sous le dernier soleil. 
« As-tu faim, encore, mon petit ?
- Pas du tout, ma si belle mère.
- Alors je vais te dire : un homme est là qui cherche l’Amour des trois Oranges.
- Oh le fou, oh le pauvre, oh l’idiot ! Présente-le moi. »
La pire que vieille tapa du talon, le prince réchauffé apparut à son fils. Dans le souffle glacial qui givrait alentour, tant que le prince lui-même devint blanc et dur comme un marbre, le vent du nord soupira… « Prends surtout avec toi des cordes, des balais et des peignes. Puis reprends ta route puisque ta route est là. »
Dans le claquement lugubre de ses dents de cristal, le vent du nord ronfla d’un ronflement superbe. Chaque fois qu’il inspirait, la neige en paquets dans ses larges narines, faisait des étoupes de fileuses. Et quand il expirait, son souffle déposait le verre lisse et pur d’une gelée éternelle. Ce spectacle était singulier et ces conseils étranges et saugrenus. Mais un vent qui vous parle a sûrement un savoir qu’il est bon d’appliquer. Le prince abandonna la prison de glaçons qui étreignait son corps, accepta les cordes, les peignes et les balais dont la pire que vieille déjà bourrait son sac, l’embrassa sur ses joues de papier millénaire, creusé de rides bruissantes. Il s’en alla vers l’ouest, c’était ce qui restait. Il n’y avait plus que lui et sa quête folle pour se perdre au chemin effacé par la neige. Il avança sans pensée, sans foi et sans courage cette fois. Il avança. 
Il voyagea des mois, des années, traversa mille paysages. Un jour il s’arrêta, découragé, affamé, vieilli, sans force, sans plus d’espoir. Il sentait la mort lui souffler dans le cou. Il tomba sur le sol. 

à demain ! 

la gaillarde conteuse... 

L’AMOUR DES TROIS ORANGES (1ère partie)

Publié le par Patricia Gaillard

L'amour des trois oranges - 1ère partie 

Laissez-moi vous raconter l’histoire étrange
D’un chemin vénérable et éternel
Qui s’appelle depuis des siècles et des siècles
L’Amour des trois Oranges…

Comme souvent dans les contes, c’est au cœur d’un royaume que nous sommes invités. Voyez ce roi, cette reine et leur fils, agréable à l’œil, adroit de son corps et puis instruit de tout. Cette histoire commence sur un carré de jardin, juste devant le château, où le prince joue au bilboquet. Il n’est plus un enfant, mais il n’est pas un homme. Ses jambes longues et maigres sont de grenouille, sa grâce enfantine disparaît à grands pas devant une rudesse neuve et si grinçante encore que la reine certains soirs se cache pour pleurer. Bien des reines parmi vous comprendront. Bref, il était pour tout dire, sur la charnière gracieuse et maladroite de la métamorphose. 
C’est un paysage doux, un beau garçon qui joue…
Soudain, surgie comme une image, une vieille inconnue penchée, racornie, passa très près de lui. Un fichu noir bordé de dentelle miteuse couvrait sa tête et dans ses doigts maigres et pointus elle serrait un pot. Le prince tout occupé à tendre la pointe vers la balle de bois qui descendait ne vit rien de tout cela. La boule heurta le pot, son huile se répandit, précieuse et grasse, sur le tablier gris. Le jeune homme rougit et la femme aussitôt siffla d’affreuses paroles déjà toutes tissées et termina en criant, la bouche amère : 
« Toi, tu ne seras plus heureux un seul instant, tant que tu n’auras pas trouvé l’Amour des trois Oranges… ! » 
Elle se volatilisa sans même attendre de réponse, comme si l’air l’aspirait dans son grand manteau tiède…
A l’instant même, le prince glissa, le regard trouble, dans ce monde de tristesse infinie où la joie, les rires, les plaisirs ne savent s’inviter. La reine s’affola, lui fit des chocolats, des pâtisseries, des fêtes, commanda les ménestrels les plus joyeux de la contrée. Mais rien n’amusa le garçon. Elle appela en secret sans rien en dire au roi, deux ou trois rebouteux réputés merveilleux, qu’elle connaissait déjà pour leur avoir confié quelques fois ses maux de femmes que le médecin du roi soignait, vexant, en souriant. 
Ces  « leveurs » firent un concours de danses de pendules, de plantes en tisanes, en vapeurs, en rosée, en cataplasmes, en inhalations, en fumigations affreusement odorantes, ou en gerbes séchées posées sous le matelas. Le prince toussa terriblement, la reine sautilla : « Le mal s’en va ! ». Mais elle se ravisa. Rien, on le voyait trop bien, ne soulageait le spleen du jouvenceau. Son père enfin vint à sa chambre, s’étonna de l’odeur qui régnait dans le lieu,  offrit à son fils une épée, un modèle rare, unique, que l’enfant bien souvent sans rien dire, convoitait d’un œil allumé. Il lui fit même cadeau de son meilleur bouffon, que le garçon trouvait, avant, irrésistible. Et puis des parties de chasse, des tableaux. Mais rien ne savait extraire cette mélancolie. Le jeune homme ne mangeait plus, ne dormait plus et ne parlait plus que pour dire :
« Qu’on me laisse chercher l’Amour des trois Oranges.
- Il divague, disait le roi.
- Je compte sur toi, dit la reine, pour l’empêcher de partir, avec ces délires dans sa tête et dans l’état de faiblesse où il est, c’est sûr il va mourir. »
Ah ! Mourir, c’est vrai, il n’en était pas loin. Et toujours et sans cesse répétée, cette envie de partir. Une envie mangeante, rongeante, obsédante. Il ne lui restait plus qu’un bout de vie. Le reste lui fut rendu tout et d’un coup, quand il décida de partir, un matin, à cheval. Il prit au hasard la route vers le Midi. Il voyagea des mois, des années, traversa mille paysages. Un jour il arriva, amaigri, assoiffé, dans un très grand désert. Une cabane était là, posée comme un mirage, sur le sable brûlant. Il frappa à sa porte qui résonna, une porte véritable. Une vieille se montra.
 

à demain ! 

la gaillarde conteuse...

AU GRENIER

Publié le par Patricia Gaillard

Aujourd’hui le minuscule nous déclare une guerre. Les victimes tombent partout. Cloîtrés dans nos maisons, encerclés par la peur qui hante les rues désertes, nous réalisons que nos frères sont nos frères et que la vie est sacrée, contrairement à ces biens qui nous dévorent. 
Aujourd’hui le minuscule nous déclare une guerre. Certains combattent et sur le front, se penchent sur ceux qui sont blessés, au risque d’être blessés eux-mêmes par cet ennemi silencieux qui pénètre sournoisement les corps. 
Aujourd’hui le minuscule nous déclare une guerre. Avant c’était le pauvre qui était pauvre, à présent soudain nous le sommes tous. Comme les choses peuvent changer, on n’avait pas du tout cette impression. La mort guette chacun, elle n’est pas regardante, elle emporte qui tombe, elle fait son travail. Elle nous fait peur lorsqu’elle déambule dans les ruelles, de nuit, de jour, jetant son œil par les fenêtres, pour contempler les prochains visages ramassés. 
Et soudain on se souvient… mais oui, fut un temps où on parlait des âmes, des dieux, ces vieilles choses démodées qu’on a jetées. C’est étrange, on aimerait les retrouver, ça n’était pas si mal, on pouvait s’adresser à eux, leur demander des trucs, on se sentait moins mal, moins perdus, moins seuls. C’est bête, où les avons-nous donc mis, dans quel grenier de poussière, sous les vieilles photos, les cuvettes en émail et les meubles en bois ?
Ce serait bien de les retrouver, on est dans la misère… 
On s’est complètement trompés, on n’est pas les plus forts !
Bon sang...

À bientôt !

la gaillarde conteuse...

 

 

LE TEMPS ARRÊTÉ

Publié le par Patricia Gaillard

Voici maintenant le temps arrêté, lui qui était sable, coulant entre nos doigts. Voyez-le, suspendu, comme un cristal, immobile, silencieux, solennel. Nous voilà devant ce temps nouveau, qui est aussi notre temps d’origine et celui aussi des bêtes, des plantes, des roches, des eaux, des étoiles. 
Nous voici devant le vrai temps. Celui qui est à nous, pas celui que nous avons tissé de toute pièce, qui file, qui fend, qui nous perd. Pas ce Chronos qui nous dévore alors que nous l’avons enfanté. Voici maintenant le temps arrêté. Que veut dire hier, sinon ce sable ? Que veut dire demain, sinon un rêve ? Ici et maintenant est soudain le seul trésor, la seule visibilité, le seul port, le territoire. 
Le temps s’est arrêté et nous vivons un temps curieux et pénétrant, en compagnie du monde entier, tous tournés vers la même unique préoccupation : la survie de l’humain. Souci originel de l’homme : la survie. Nous l’avions quitté pour nous préoccuper de notre bien être, de notre bonheur, de nos rassasiements, de nos rires et de tous nos enivrements. 
Et voilà que « survie » devient le maître-mot. 
Et voilà que « survie » redevient la vieille clef de voûte.

 

 

 

LE CHARIOT D'OR

Publié le par Patricia Gaillard

LE CHARIOT D'OR

Bien des légendes nous parlent de trésors enfouis au ventre de la terre ou dans les eaux profondes et qui restent, par magie, inaccessibles aux hommes. L'histoire qui s'ouvre évoque un grand chariot d'or, au milieu d'un trésor caché au fond d'un lac et gardé par les esprits des eaux qui font grand peur la nuit à ceux qui se rendent là dans l'espoir de s'approprier cette merveille.
Car les nuits de pleine lune - dont on sait qu'elles sont chargées de bien des prodiges inexpliqués - ce chariot monte à la surface et s'approche des berges. Une très vieille croyance dit que celui qui réussira à l'attirer jusqu'à la terre ferme en sera l'héritier, mais aucune parole ne devra être prononcée, ni même murmurée, car un charme est fragile et facile à briser.
Nul encore n'y avait réussi quand cette histoire est arrivée.

Ils étaient frères tous les trois, aventureux et pauvres. Ils rêvaient depuis l'enfance de ce chariot d'or, entrevu dans les récits de leur mère Sundgauvienne (d'une région d'Alsace) Faut-il prendre les désirs pour des réalités ? C'est ce qu'ils firent, bien d'accord tous les trois.

Ils choisirent la bonne nuit, la bonne lune, la bonne heure avec un très grand soin, pour être certains de réussir l'affaire. Et surtout une devise, une seule, que l'aîné rappela d'un ton d'autorité : "Silence !"
Ils arrivèrent lentement, au début de la nuit, munis d'une lanterne dont la flamme fut très vite soufflée, car la lune offrait à elle seule un éclairage convenable. Les eaux étaient très calmes, pas la moindre ridule ne plissait leur miroir. La sérénité du paysage se défit vers minuit, du fond du lac montèrent de gros remous. Le lieu entier paraissait soudain une immense marmite bouillonnante. Des pots et des vases d'or, extirpés du trésor par cette vague surnaturelle, tanguaient à la surface comme de petits bateaux. Tout à coup le chariot, bien plus grand et plus gros encore que dans leurs rêves, surnagea, magnifique, sous les rayons de la lune bleutée.
Tout était bien prévu : le premier des deux frères tendit de ses deux mains un long bâton crochu, le deuxième tenait bien le premier, le troisième enfin faisait, dans le plus grand silence, de grands gestes utiles à l'avancée de la manoeuvre. Très vite le chariot toucha la rive. À trois ils l'agrippèrent, le tirèrent, mais une roue resta coincée entre deux gros cailloux. Alors ils poussèrent, secouèrent, soulevèrent, sans compter leurs efforts et surtout sans émettre le moindre petit son, quand l'aîné - lui qui avait tant incité au silence - agacé, le brisa d'un coup : "Allez hop !"
Alors le charme, fidèle à sa séculaire réputation, se rompit aussitôt. Le chariot enchanté se précipita au fond des eaux à une vitesse incroyable, emportant avec lui les trois hommes agrippés.

On ne les revit plus. Ont-ils pu contempler, au moins, le trésor que ce lac retenait tout au fond ?
Je l'espère, car la mort est plus douce quand on touche ses rêves avant de s'en aller.

Ce lac n'existe plus, il a disparu et avec lui toutes ses merveilles.
Dans quel monde intérieur attend-il notre simple visite ?

à bientôt !

la gaillarde conteuse...

LES NOYAUX D'OR

Publié le par Patricia Gaillard

Combien de fois avons-nous rêvé d'avoir le temps de rêver ? Combien de fois avons-nous rêvé de prendre notre temps, ce temps qui nous échappe tant ? Le voilà qui s'arrête et nous laisse sans projet, sans liberté, sans autre désir que 'vivre'. Chaque conte nous souffle un éclat de la sagesse du monde. Rassemblons ces éclats, pour retrouver, peut-être, le trésor que nous sommes...

LES NOYAUX D’OR

C’était un garçon de belle taille, les muscles fins et longs comme tous ces gars des montagnes qui grimpent. Il était jeune, enjoué, comme ces chats qui sautent volontiers aux ficelles. Il était berger et ne savait même plus marcher autrement qu’avec ses bêtes qui trottinaient autour. Il était né un Dimanche et on sait bien que ceux qui sont nés ce jour-là ont des relations parfaitement naturelles avec des mondes que nous ne voyons pas.
Il s’arrêta ce jour-là sur les pentes rocheuses du Haut Koenigsbourg. Une fois installé, ses bêtes éparpillées au gré des touffes d’herbes fines, il fit ce que font les bergers : sortir son flutiau de sa poche et jouer quelques airs, dormir sur les mousses, le chapeau sur les yeux dans les parfums fleuris ou bien, d’un geste large, couper la tranche de pain et le bout de fromage. Et même parfois, du même canif, écorcer un joli bâton, le graver ou le sculpter selon ses dons. Un cadeau pour la belle amie qui lui faisait des nuits doublement étoilées, dans le tiède secret de la chambrette…

Mais ce jour-à, rien de tout cela ne le retenait. Il regardait les rochers de granit où le soleil ardent faisait scintiller une multitude de cristaux minuscules et il souriait en songeant aux dires des anciens, qui prétendaient que ces pierres étaient ensorcelées. Elles lui donnaient plutôt grande très envie de grimper ! Après tout on était à midi, les bêtes ne craignaient rien, elles étaient raisonnables et ne s’éloignaient jamais. Cette idée de grimpette réveilla ses jambes souples et notre luron sauta de pierre en pierre, mieux encore qu’une chèvre.

Il arriva très vite sur un petit plateau et vit, surpris, quelques tas de noyaux joliment posés, comme pour un jeu. Des noyaux propres, neufs, et d’un jaune presque doré, disposés en neuf tas de quatre… Ces rochers devaient être effectivement ensorcelés pour abriter un jeu aussi bien préparé ! Le jeune homme éclata de rire, il ne lui en fallait pas plus pour avoir envie de jouer. Quelle aubaine, pouvoir ainsi grimper et jouer, le jeune pâtre était tout à son affaire.
Un noyau éloigné et seul, un peu plus rondelet que les autres, semblait une bonne munition. Le berger le prit donc entre ses doigts, reluqua un des tas et visa sans plus attendre. Les quatre noyaux touchés se mirent à danser d’une façon inattendue, dessinant sur le sol des genres d’arabesques. Puis ils finirent tout de même par rouler vers le bord, pour s‘en aller tomber beaucoup plus bas.
Le garçon riait et s’amusait tout seul.
Il reprit le noyau qui semblait avoir grossi – une impression sans doute – puis dispersa ainsi un second tas, puis un troisième. Tous disparurent en contrebas, les uns après les autres, après la même danse étrange. Il restait un dernier monticule de noyaux, et c’était le plus gros, il brillait comme de l’or – le soleil sans doute – alors que tout à l’heure ils semblaient tous pareils. Le berger ne put résister à lancer son noyau qui grossit en roulant et qui disparut cette fois lui aussi, entraînant dans sa chute les quatre derniers…
Quel soupir d’aise poussa le garçon ! Quelle victoire délicieuse quand le jeu est gagné, mais quel dommage, ce plaisir qui s’achève.
Un doute soudain l’effleura, une espèce d’intuition… Troublé, il se pencha vers le gouffre qui avait avalé peu à peu tout le jeu et vit, tout en bas, un nain avec un chapeau pointu, une barbe longue, des yeux moqueurs et qui avait le nez levé vers lui :
« Dommage pour toi, ces noyaux n’étaient pas que des noyaux ! »
Puis il se baissa, pour récupérer une presque quarantaine de pièces d’or dispersées, qu’il fourra en riant dans un sac pendu à son épaule.
Le garçon se laissa glisser jusqu’à lui, rapide comme l’éclair, faisant rouler cailloux et terre sous son derrière. Mais déjà le petit vieux avait disparu et aucun noyau ni la moindre pièce ne traînait alentour.
Oh, il chercha longuement, croyez-moi, sans pouvoir renoncer.
La nuit était tombée qu’il les cherchait encore.

Il redescendit tard, ses bêtes autour de lui et le regard encore plein des richesses perdues.

Il grommelait qu’on ne l’y prendrait plus à jouer comme un gosse, devant quelques noyaux soigneusement disposés par un méchant farceur !

Il suffit parfois de si peu pour se trouver riche
Et de si peu aussi pour rester comme on est
L’or nous passe sous le nez mais il nous faut le voir

À bientôt !

La gaillarde conteuse…   

LES NOIX D'OR

Publié le par Patricia Gaillard

C'était une fin de journée d'automne. Le soleil encore chaud jouait avec les jaunes et les grenats des feuilles qu'un vent léger faisait tourbillonner. Une fillette trottinait le long des prés, elle était pauvrement vêtue et portait un panier d'osier. Partout les noix avaient déjà été glanées et soigneusement étalées dans les greniers du village. Mais la petite cherchait celles qui restaient encore cachées sous les amas de feuilles et dans les grosses touffes d'herbes, ou qui avaient roulé au creux des fossés. Elle en trouva peu, juste un bon fond de panier, mais comme il n'avait pas plu depuis longtemps elles étaient belles et le bois de leur coque était neuf et bien clair. Elle avait tant fouillé sous les noyers où restaient pendues quelques dernières feuilles racornies et presque noires, qu'elle fut surprise de voir le crépuscule installer doucement sa grisaille troublante. Serrant bien sa cueillette, elle se dirigea vers son village de Durstel.
Sur un sentier elle croisa un vieillard assis sur une borne. Il était très maigre, tout plissé de rides et portait une longue barbe grise et pointue, sur sa méchante tunique de chanvre. Il tendit la main vers l'enfant. Ses yeux étaient si doux que la petite s'approcha, souriante. Il disait avoir faim et reluqua, en se penchant un peu, les belles noix dans le panier. 
Seul un pauvre peut savoir la souffrance d'un pauvre. L'enfant posa le corbeillon sur les genoux du vieux, celui-ci y plongea ses mains qu'il avait longues et en prit une généreuse poignée. Quand il rendit le panier, il restait trois noix. L'enfant en eut les larmes aux yeux, il n'y avait pas à regretter bien sûr, mais revenir avec trois noix !
Le vieillard lui dit :
"Ton bon coeur sera récompensé"
Sa voix était si douce que la fillette, de toute sa vie, ne devait l'oublier.
Elle poussa d'un grand coup la porte du logis, se jeta contre les genoux de sa mère qui, n'aimant pas la savoir dehors la nuit, fut toute soulagée.
La petite, désolée, lui tendit la corbeille, qui était aussi légère que quand elle l'avait emportée. La femme regarda la maigre récolte. Mais dans la pénombre rougie, devant la cheminée, trois noix d'or luisaient dans le panier. La femme et son enfant admirèrent, muettes, le fabuleux trésor. La petite raconta alors sa rencontre. 
De ce soir-là leur vie devint bonne, jamais rien ne manqua.
Ainsi peut-être ce que l'on donne nous revient mille fois

à bientôt pour une autre histoire d'or !

la gaillarde conteuse...

 

HISTOIRES D'OR

Publié le par Patricia Gaillard

photo P.Gaillard

J'aime particulièrement les récits qui proposent la transformation d'une matière vile en Or. Autant prononcer le mot d'Alchimie. Mais ici j'entends par Alchimie, "travail intérieur", celui qui transforme le plomb en or, celui qui brûle dans le creuset de la patience le bois dur des difficultés et des drames, pour en extraire la sagesse qui donne sens.
Bref, j'aime les Histoires d'Or. J'en ai quelques-unes, que j'ai écrites dans mon ouvrage de Contes et Légendes d'Alsace, ouvrage que l'on ne trouve plus.
Les jours de confinement qui sont devant nous, peuvent devenir des jours en Or

LA FLEUR D'OR
Il est une fleur dont le calice est une coupe d'or véritable et qui n'a, dans son coeur, aucun pistil ni aucune étamine, juste une clef dressée, qui semble ardente. Son arôme est puissant, entêtant et il réveille en celui qui le renifle d'irrésistibles joies. Cette fleur est un prodige qui éclôt une fois tous les cent ans. L'être qui saura la trouver, la cueillir, se verra d'un seul coup savant de tous les secrets de la terre et du ciel, de la sagesse et de la vie, et jouira d'une jeunesse éternelle.

Un berger l'a vue un jour, c'est ce que nous conte cette histoire...

Assis dans le tiède soleil, il contemplait les bosses, les plis, les roches du paysage étendu à ses pieds, ainsi que les petits villages nichés, aux clochetons pointus. Dans cette douce torpeur silencieuse il s'assoupit bientôt. Quand il se réveilla, il crut voir plus bas, sur un petit rebord herbeux, un minuscule gobelet d'or sur lequel les rayons de lumière dansaient en éblouissements brefs. Mais l'objet était une fleur, une fleur d'or, et il en montait une senteur suave à nulle autre pareille, un parfum étranger à tous ceux qui sur terre peuvent flatter nos narines, une odeur en tout point merveilleuse qui vous transporte l'esprit dans une joie suprême. Notre brave berger fréquenta ainsi, un court instant, les beaux jardins du paradis. Il lui fallait cueillir cette rareté, pour ne plus jamais la perdre ! 

Il se leva et, agile et rapide comme le sont ces garçons de montagne, dévala la pente jusqu'au rebord herbeux pour s'emparer du trésor. Mais un caillou rond sous son pied le fit rouler plus bas et heurta sa tête. Notre bienheureux en perdit connaissance.
Quand il se réveilla, le soleil l'inondait d'une chaleur rouge. Tout avait disparu ! L'odeur, la fleur et même ce bien-être exquis qui l'avait tenu entier dans son giron de rêve. Ah, il chercha longtemps, n'arrivant pas à croire qu'elle avait disparu, cette plante féerique. Pourtant plus rien ne restait d'elle et la nuit maintenant tombait. Le berger ne pouvait que rentrer.

Plus tard dans la vallée, attablé dans la ferme avec tous les commis, il raconta son aventure. Sa patronne, qui tranchait un gros pain sur le devant du vaisselier, leur raconta à tous - elle qui pourtant n'était pas bavarde - ce que son père, autrefois, disait : qu'il existait une fleur d'or, révélée au monde une fois par siècle, qui pouvait faire de l'homme le divin réceptacle de tous les dons de l'univers. Puis, sans plus de commentaires, elle fourra les tranches coupées dans un panier, qu'elle posa sur la table. La soupe de semoule grillée fumait dans les assiettes. Le berger n'avait pas faim, il était trop nostalgique de la curieuse rencontre et le pauvre ne savait même pas que sa belle jeunesse allait durer éternellement. Ceux qui étaient autour de lui ne savaient s'ils devaient l'envier ou le plaindre, ces choses étonnantes échappent tellement à l'entendement...

Allons amis, cherchons sans trêve cette clef qui nous ouvrira tout, ne laissons pas nos siècles s'écouler à douter

je vous embrasse, parce que je suis loin ;-)
mais le coeur y est !

la gaillarde conteuse...
 

 

 

L'ONDINE DE MORIMONT (4)

Publié le par Patricia Gaillard

photo P.Gaillard

L'ONDINE DE MORIMONT (4) *

La belle avait disparu...

Le chevalier, cette fois inconsolable, tomba dans une langueur qui le rendit malade à mourir. Tous les médecins, les guérisseurs, les charlatans coururent à son chevet, mais aucun ne possédait la science qu'il fallait pour le guérir.
Mathilde, dans sa chambre de grenier, se faisait du mouron. Elle descendit alors dans les cuisines et fit une tisane - les filleules d'ondines ont un savoir inné de ce ce genre de recettes - elle prit un gobelet de grès, posa la bague au fond et puis versa dessus la mixture chaude et dorée. Elle fit porter cette potion au chevalier. En buvant la tisane, celui-ci trouva la bague et fit appeler aussitôt toutes les filles des cuisines. Mathilde bien sûr était là. Il vit le nez, les yeux, la bouche, même sans la robe il reconnaissait cela. Elle rougit un peu et avoua. Il sourit, et comme il se sentait soudain très bien, on le déclara carrément guéri.
Ils s'épousèrent, vous vous en doutez... car c'est souvent ainsi qu'un conte merveilleux se termine.
Cependant pardonnez-moi, celui-ci a un rebondissement, car ce chevalier avait une mère - beaucoup en ont - mais la sienne n'était pas bonne. Elle détesta Mathilde dès le premier regard et chercha longuement comment briser ce mariage qu'elle voyait heureux, au point que, de jeux d'amour en jeux de lit, en jeux de vie, un bébé arriva, rose, joufflu et tendre. La vieille, qui était femme, avait voulu faire l'accouchement. Aucun fils ne s'oppose à une telle attention. La naissance terminée, Mathilde avait fait ce que nous faisons presque toutes, somnoler un peu enfin, délicieusement...
La vieille en avait profité pour se pencher sur le petit berceau et, prenant le bébé dans ses mains, elle avait posé à sa place le petit tordu, poilu, d'une bête misérable. Puis très vite elle avait jeté l'enfant par-delà le vitrail, dans les douves du château, où il s'était enfoncé sans résistance.
Le rejeton tordu, poilu, provoqua l'horreur de tous.
"Cette mère est sorcière, disait-on, elle a porté au jour un fils de Satan, ébouillantons-la et tuons cet enfant !"
On tua sans égard la pauvre bête noire et Mathilde fut traînée au-dessus du baquet fumant. Elle cria là son troisième souhait :
"Que vienne l'ondine !"
Et la gracieuse dame apparut, assise sur le rebord du baquet, le bébé rose et tendre dans ses bras, pas plus noyé que vous et moi.

Le chevalier découvrit quelle femme était sa propre mère et ne pardonna pas.

Mathilde et son beau chevalier - et tous les petits qui leur vinrent encore - eurent une vie grande et forte, comme elle vient souvent à ceux qui ont vécu beaucoup de choses.
On dit que ce sont ces deux-là qui s'installèrent plus tard dans le village de Rixheim, pour diriger de leur sagesse le Haut-Sundgau, durant des générations et des générations et des générations...

L'eau du baquet est refroidie
Et mon histoire est bien finie

* Conte extrait de l'ouvrage CONTES ET LÉGENDES D'ALSACE - Patricia Gaillard - éditions de Borée - 2010
 

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