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Conte extrait de mon ouvrage CONTES ET LÉGENDES D'ALSACE
éditions de Borée - 2010

(tous droits réservés)

 

 

LE VERGER DE LA VIEILLE FILEUSE

 

Au pied du Markstein s'étend un lopin de terre que l'on appelle « le champ de Dieu ». Même si on peut y trouver encore, en cherchant vraiment bien, l'une ou l'autre large pierre anguleuse, il ne reste rien pourtant de la belle et grande demeure qui s'y trouvait dans les temps reculés d'où nous vient cette étonnante histoire...

Une vieille vivait dans cette maison, une vieille aussi avare que riche, qui sont deux mots très souvent réunis.

Elle vivait chichement : quelques légumes au petit potager clos derrière la demeure, une belle eau de source qui s’écoulait pas loin et surtout son bonheur, sa fierté, son trésor, les fruits de son verger qui, aux beaux jours d’automne, pendaient lourdement aux longues branches feuillues, ronds et colorés comme des joyaux. Elle en était si jalouse que dès la fin de l'été elle les surveillait tout le jour durant. Elle s'installait dès l'aube, on la voyait sortir, emportant son rouet. Sa silhouette sèche et courbée un peu floue dans la brume laiteuse. Et pendant qu'experte, elle filait l’étoupe de lin qui semblait une grise chevelure de sorcière, le fil fin s'échappait de ses doigts et s'enroulait au fuseau, pendant que, surveillés de très près, les fruits lourds mûrissaient. Elle était si inquiétante et si revêche, qu'aucun maraudeur n'aurait osé cueillir un de ces fruits tentants qu'elle défendait si bien. Même dans sa famille, nul jamais n’avait pu se vanter d'y avoir croqué, même une seule fois !

Quand les fruits étaient mûrs elles les mettaient tous, l’un près de l’autre, à dormir dans une grange fraiche, un peu obscure et en faisait ses festins de l'hiver.

Et c’est un de ces automnes d’intense surveillance, alors que cette sacrée fileuse était, depuis le point du jour, à filer du chanvre, sous les frondaisons de ses fruitiers chéris, qu’une vieille passa, à petits pas. Elle s'arrêta à sa hauteur, leva deux yeux très clairs vers un pommier couvert de beaux fruits ronds, luisants et rouges. Cette pauvresse devait être étrangère au village, car elle osa, avec une vraie simplicité, quémander une pomme. La fileuse leva le nez de son ouvrage et reluqua cette créature, avec une belle ironie. Quelqu'un avait donc fini par oser ! Sans même lâcher son fil, d'une voix aigrelette, elle dit à cette intruse sa manière de penser :

« Mendier est bien facile, allez donc travailler pour gagner votre nourriture, il n'y a rien ici pour vous. »

Elle avait dit tout cela sans même plus regarder cette vieille passante qui en réalité n'avait d’une vieille que l’apparence, car elle n'était rien moins qu'une fée. Une fée véritable, de celles qui aiment se métamorphoser, pour mettre à l'épreuve nos natures imparfaites. Redevenue elle-même, d'un simple claquement de doigts, elle répandit autour d'elle une si délicieuse lumière que la vieille fileuse, tout en filant, le remarqua. Surprise, elle leva son nez et vit une petite dame, le front couronné de lierres entortillés perlés de rosée et de fleurettes blanches de cerisiers, vêtue d'une robe de feuilles et d’un collier de baies d’aubépines, ovales et rouges comme des gouttes de sang, le tout semé d'émeraudes minuscules et scintillantes, où le soleil dansait. La vieille revêche pensa rêver. Elle vit en elle une fée des vergers, ces lieux gourmands où les enfants adorent marauder les fruits mûrs… elle lâcha son fil, ne trouva rien à dire, mit sa main sur sa bouche bée et regretta soudain son imprudence. Voilà qu’elle avait refusé une simple pomme, à une créature à qui elle aurait dû offrir le verger entier ! Ah si elle avait su ! Mais justement, on ne le sait jamais d'avance…

La fée, qui était fine et légère, lui parla sur un ton très doux, pour lui annoncer néanmoins qu'elle allait être contente de pouvoir veiller sur ses fruits jusqu'à la fin des temps, puisque rien sur cette terre ne semblait être, pour elle, plus important.

C’est depuis ce temps-là que la vieille fileuse veille, invisible et dérisoire gardienne, assise à son rouet sous les frondaisons de ses fruitiers chéris, qui vont de propriétaire en propriétaire. La belle et grande demeure a disparu depuis longtemps, mais la vieille est toujours là. Quand elle entend le glas au clocher d'une église, elle envie le mort, couché dans son cercueil, car il a pu mourir. Elle aimerait tant quitter son rouet et ce fil interminable qui court jusqu'à la fin des temps. Elle aimerait tant quitter enfin son cruel poste de veilleuse, où elle s'ennuie tellement, pour aller reposer son âme et laisser derrière elle les biens de ce monde qui sont si lourds à surveiller !

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