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Conte extrait de mon ouvrage : LA BELLE AU BOIS
Éditions le Pré aux Clercs - 2007

(tous droits réservés)

L'OEIL-DU-MONDE

(UN ŒIL, DEUX YEUX, TROIS YEUX)

 

Au beau milieu d’une forêt épaisse et sombre, une famille étrange vivait dans une maison de torchis parfaitement ronde. Son toit était de chaume, sa porte était épaisse et rouge comme un cœur. Ses yeux  faisaient cette famille singulière. La mère en avait quatre : deux sur le front, un sur le nez et un sur le menton. Sûrement qu’à la naissance du monde des histoires, elle avait demandé les deuxièmes yeux des quelques cyclopes d’alentour. Elle pensait ainsi voir bien mieux que tout autre, mais de fait, elle voyait encore moins.

De ses filles qui étaient trois, aucune n’avait hérité du double regard de sa mère. L’aînée avait un seul œil bien centré entre les trous de nez, la seconde en avait deux sur le front qui se touchaient presque, puis un troisième, seul, sur le menton. La troisième, la dernière, avait deux yeux, comme vous et moi, aux emplacements ordinaires prévus à cet effet. 

L’infirmité parfois nous fait fuir les gens, voilà pourquoi au bois, dans cette maison de terre, trois femmes cachaient leurs yeux aux regards  du monde. Pourtant le monde était là, entier, dans la plus jeune qui avec ses deux yeux était « comme tout le monde ». Les trois autres peu à peu la détestèrent et « Deux yeux » était mal traitée, mal nourrie, mal vêtue. L’ambiance était méchante.

De père il n’y avait pas. Et le conte se construit autour de son absence. Il se fait bien souvent sur ce qu’il n’y a pas.

La demeure était ceinturée de grands bois. Dans une clairière proche il y avait un arbre, un chêne vieux, d’une puissance admirable, un vénérable. « Deux yeux » s’en était fait un compagnon. Elle venait dans son ombre puiser une force et supportait bien mieux les trois mégères qui pesaient sur sa vie. Ce chêne était l’abri d’un oiseau incroyablement bleu, car bleu de partout, des plumes, des yeux, du bec et même des pattes, ce qui n’est pas ordinaire…

« Deux yeux » chaque soir, ses corvées terminées, venait s’étendre dans l’ombre revigorante du vieil arbre et nourrissait l’oiseau des miettes de son repas de restes. Ça ne faisait pas grand-chose, mais l’oiseau se posait tout près de « Deux yeux », picorait soigneusement puis remerciait d’un chant très beau.

C’était un instant simple et doux qui rendait le reste finalement léger. Du coup les trois mégères durcissaient leur hargne, c’est ainsi que l’on fait quand l’autre supporte bien.

Un jour, près du chêne, « Deux yeux » plus que jamais vint pour se consoler. Une lumière rose auréolait le lieu, le soleil sûrement se couchait embrasé. L’oiseau ne vint pas. A sa place une fée minuscule, avec des ailes de libellule, se posa sur la mousse. « Deux yeux » n’en croyait pas ses deux yeux. Et cette petite personne parlait. Elle regarda la fille dans les yeux et lui dit : « Quand tu verras l’oiseau, dis-lui cette chanson :

Trésor de plumes bleues,

donne table à mon ventre,

donne l’or à mes yeux » 

Elle disparut très vite, à la manière des bulles de savon. « Deux yeux » fit un bond, une visite pareille, ça surprend, ça réveille. L’oiseau arriva, plus bleu que jamais dans l’éclairage rose. « Chantons-lui la chanson », dit « Deux yeux », amusée :

 

« Trésor de plumes bleues,

donne table à mon ventre,

donne l’or à mes yeux »

 

Dans la clairière du chêne, sous les feuilles frissonnantes, une table apparut. Elle était garnie de nappes, de vaisselle et de mets, tels qu’il faudrait en prendre chez tous les rois du monde, pour rassembler cet assortiment-là. Habituée à la soupe et au pain noir, « Deux yeux » hésita un peu devant ces nouveautés. Quelques bouchées timides lui ôtèrent sa crainte. Elle s’installa seule et mangea tout, de plaisir et d’appétit formidable. L’oiseau, invité, ne prit pas plus que quelques miettes, ainsi qu’il faisait les autres soirs.

« Deux yeux » fit ainsi chaque jour, au retour des travaux. La clairière, le chêne, la lumière, l’oiseau, la chanson, le festin, devinrent une magie quotidienne.

De retour au logis, elle avait l’air contente. Dans les visages des femmes, les yeux par dessous la scrutaient durement. Elle s’était arrondie, c’était bien visible, et puis son air heureux tout le temps,  sa mine reposée, alors que le travail s’était encore chargé, cette écuelle de bois où on jetait des restes qu’elle ne mangeait plus, qui restaient à pourrir, c’était très agaçant.

La mère, flairant là un secret pour elle inadmissible, chargea « Un œil » de suivre « Deux yeux » partout. Mais cette cyclopette était  joliment paresseuse. Elle arriva au soir d’une ennuyeuse journée de surveillance dans la clairière ombreuse où « Deux yeux » s’étendait sur la mousse. « Un œil » en fit autant. Son unique paupière se ferma doucement sur cet œil solitaire garni de deux narines. Elle s’endormit bientôt et ne vit rien du tout de ce banquet splendide et délicieux.

Le lendemain la mère envoya « Trois yeux » à la même corvée, puisqu’on dit qu’un troisième œil voit ce qu’on ne voit pas…

Dans la même clairière, allongée elle aussi au soir de son jour de guet inutile, « Trois yeux » dormait des deux yeux, pendant que le troisième au menton, remarquablement indépendant et éveillé, voyait toute la scène.

Les trois femmes maintenant savaient tout. « Deux yeux » reposait, repue, reconnaissante, sur sa paillasse plate. Par la fenêtre ouverte entraient les chants de nuit,  les blancs rayons de lune, la brise parfumée de genièvre et d’écorces, le baptême païen de la rosée.

Pendant ce temps, plus loin, il y eut un fameux trio grinçant de bavardages…

« Nous allons, dit la mère, roulant ses quatre yeux, attraper cet oiseau tout à fait anormal, puis nous ferons un feu dans notre cheminée et dans les flammes nous le jetterons. Vous voyez ce que je veux dire ?

- Moi je vois un peu, dit « Un œil ».

- Moi je vois très bien, dit « Trois yeux ». »

 

Vers minuit, les trois femmes et leurs huit yeux, en chemise de nuit et à la queue leu leu, glissèrent, silhouettes inquiétantes, jusqu’au logis de l’oiseau bleu.

La bête confiante fut si facile à prendre, de quelques miettes tendues. Dans une main de femme, il avait l’habitude. Elles firent ensuite tout ce qu’elles avaient dit. Sans rien en négliger. Avec plaisir.

Quand les flammes eurent mangé entièrement l’oiseau, n’épargnant que les os blancs, lisses et durs comme des pierres polies, elles s’éteignirent fourbues par ce travail surnaturel. Le feu se fit très vite nid de cendres tièdes. A peine ici ou là, clignotaient parfois  quelques derniers follets. Les trois mégères dormaient, contentes de l’ouvrage. C’est alors qu’un vent, messager consciencieux, raconta à « Deux yeux », à travers son sommeil, le misérable carnage. Mais il lui dit aussi, et c’est là la merveille, ce qu’il attendait d’elle. Elle l’entendit de ces sortes d’oreilles qu’ont ces êtes qui savent des arbres et des oiseaux recevoir les présents.

« Deux yeux » se leva très vite, fendit souplement l’air noir de la demeure, se mit les deux genoux devant l’âtre tiédi et fouilla dans les cendres. Elle trouva tous les os. Dans sa main refermée ils glissaient les uns contre les autres en poussant une espèce de crissement plaintif. La fille sortit dans la nuit, sans se soucier de rien. Le vent lui indiquait les cailloux des chemins et la lune là-haut, était un utile éclairage. 

Au bord de la clairière, « Deux yeux » vit le vieux chêne, bien plus fort que jamais. Près de ses racines elle creusa la terre, un parfum d’humus tiède monta entre ses mains, elle déposa un à un tous les os dans le trou, puis se pencha vers eux et la voix calme, en hommage, elle murmura le chant de leur complicité…

 

« Trésor de plumes bleues

donne table à mon ventre

donne l’or à mes yeux »

 

Elle n’attendait plus rien. Avec la terre qui coulait, fine entre ses doigts, elle recouvrit les os blancs de l’oiseau. Puis elle s’allongea et s’endormit simplement sur le sol, entre le tronc et la tombe minuscule. Le chêne était désormais sa seule compagnie et sa demeure vraie. Le vent la veillait, sa robe autour d’elle en frémissait. Sa tresse qui s’était défaite lentement pendant sa tâche, se déroula d’un coup en bandeaux roux et cuivres sur les racines nues. Mettez encore le teint rosé que lui avaient offert les festins miraculeux, le sombre des bois, le bleu de la lune et vous aurez l’image qui vous appartiendra.

 

Au matin, quel spectacle. « Deux yeux » dormait toujours. Elle était rayonnante. Le chêne avait poussé, il faisait mille, dix mille mètres, peut-être plus encore, car sa pointe arriva au-dessus du jardin d’un roi. L’arbre tout entier était habillé de feuilles d’or.

C’était l’aurore. Le roi à son jardin rendait une visite, ce qu’il faisait chaque matin. Il vit une ombre inconnue, leva les yeux et vit la pointe penchée vers lui, où luisaient des feuilles d’or. La branche toucha le sol, glissa sous ses pieds et l’emporta comme font exactement les tapis volants, avec souplesse, légèreté, sans vertige et sans difficulté. Cet homme se laissa faire. Bien qu’étonné, il resta digne, c’est ce que savent faire les vrais rois.

Il arriva en pleine réunion familiale. « Un œil », « Trois yeux » et leur mère, en ouvrant les volets, avaient vu le prodige. Elles étaient accourues, leurs yeux gonflés d’avidité. Elles louchaient, sautaient, soufflaient toutes les trois pour attraper quelques  feuilles de ce chêne-orfèvre, mais les bijoux s’écartaient invariablement de leurs mains tendues.

Le roi plongea ses deux yeux dans les deux yeux de « Deux yeux »… Bien plus qu’aux feuilles encore, l’or était dans leurs yeux.  Quand elle vit les deux yeux du roi, elle comprit qu’ils étaient les miroirs des siens. C’est ainsi que l’on connaît ce qui nous va. Ils s’en allèrent tous deux par le pont de bois aux feuilles d’or et arrivèrent un jour au jardin de ce roi. Ils s’épousèrent entre quatre yeux. Des enfants leur sont nés, avec deux yeux, comme vous et moi, comme tout le monde. Vous voyez ?

Près de la maison ronde, au beau milieu des bois, les mégères sautent encore, pour attraper les feuilles d’or.

Qu’elles sautent encore quelques ans ou même quelques siècles, ça les rendra légères… Peut-être.

Les arbres et les oiseaux ont beaucoup à nous dire sur ce qui manque, mais les entendons-nous ? Les bruissements du monde couvrent leur parole. Ils ne la crieront pas. Sachons la leur donner.

 

Avec ses plumes bleues

Et ses os blancs

Ses amoureux

Qui vont marchant

Et ses mégères

Qui nous enterrent

Qui nous enferment

Le conte se ferme

 

Tout n’est que vent.

 

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