Ombre et Lumière

Publié le par Patricia Gaillard

OMBRE

Les habitants de Baume, dans un lointain jadis, se voyaient surnommés les « les bâtards de Baume ». Rabelais disait… « l’ombre d’une abbaye est féconde ». On dit qu’ici, ces « messieurs » agrémentaient l’austérité profonde où les avaient posés des principes de famille, de quelques girons doux qui savaient consoler tendrement, et mieux encore sûrement, leur isolement si rude. Mais que diable, (si je puis dire) ne sommes-nous pas tous faits de chair et de sang.

Certains vont jusqu’à prétendre qu’un long souterrain obscur reliait le couvent de Baume à celui des dames religieuses de Château-Chalon.

Commérages… vérités… diableries… humanités… ? Qu’en dites-vous ?

 

Sœur Jeanne ayant fait un poupon,

Jeûnait, vivait en sainte fille

Toujours était en oraison.

Et toujours ses sœurs à la grille.

Un jour donc l’abbesse leur dit :

« vivez comme sœur Jeanne vit,

fuyez le monde et sa séquelle. »

toutes reprirent à l’instant :

« Nous serons aussi sages qu’elle

quand nous en aurons fait autant. »

Jean de la Fontaine

 

Voilà donc qu’à ce récit le Diable a pris sa part, donnons la sienne à Dieu, ainsi tout sera dit.

 

LUMIERE

Dans cette abbaye de Baume la règle, comme à Cluny, imposait aux moines à la fin du réfectoire, de rassembler soigneusement toutes les miettes de pain échappées du repas et de les manger… avant la fin de la lecture, impérativement. Ce rite devint ce qu’ils deviennent tous, une habitude, que personne jamais n’oubliait.

Un jour pourtant, un petit moine, tout pris dans cette lecture qui lui parlait au cœur, négligea tout innocemment ce point de la règle. Une règle, de toutes les manières, est assez inflexible…

Quand il sortit, béat, de l’écoute parfaite où il avait glissé, il vit  tout par un coup ses miettes dispersées autour de l’écuelle, sur la grosse table nette où chacun avait fait son ménage sacré. Ses débris se voyaient autant que les étoiles sur la toile noire des nuits. Il les rassembla prestement, et les prit dans sa main. Mais qu’en faire ? Les jeter, sûrement pas. Les manger, c’était trop tard… il rougit, consterné. Le regard du prieur était déjà posé sur cette main qui ne savait que faire, fermée sur ce butin terrible et anodin. Comme un enfant pris en faute, le moine glissa du banc sur les dalles où il se tint à genoux et demanda pardon. C’est alors que dans le creux plissé de la main blanche ouverte, les miettes se montrèrent métamorphosées. Une poignée de perles fines remplaçaient de leur robe nacrée et lunaire les débris de graillon.

Le moine sur ses genoux n’osait plus respirer. Les autres autour de lui se mirent à chanter des louanges. Et voici Dieu content.

 

Laissons-les savourer cet instant de merveille. Si nous sommes bienvenus  dans toutes ces histoires, nous savons bien que nous ne sommes pas invités à y rester. Alors prenons ce souterrain, puisqu’il mène à Château-Chalon…

 

Il y fait un peu sombre, Il y fait un peu froid, ah nous y voilà…

C’est ici que fut crée un apéritif, le Macvin, inventé au courant du neuvième siècle, par les abbesses de ce couvent. Je sais qu’au quatorzième siècle, il fut baptisé « Galant ». En ce temps de nombreuses épices se mêlaient à ce jus de raisin. Vanille, girofle, cannelle et d’autres,  et le tout cuisait bien lentement avant de recevoir l’alcool. Chaque famille de vignerons (et ils étaient tous vignerons !) possédait sa recette et gardait jalousement et fièrement le secret qui n’était connu que de la maisonnée. Dans le Jura, le Macvin, les gaudes et le pain sont affaires de familles. De l’un comme de l’autre vous trouverez autant de variétés qu’il y a de fours et de fourneaux et de mères, derrière un d’vantier, (tablier) à touiller encore, avant de tomber vieilles, les mets chéris de la contrée. Regardez-la, elle s’est mise en dimanche pour nous recevoir. Elle va nous servir un doigt de Macvin. Pas n’importe lequel. Le sien. Elle guettera du coin de l’œil la mise en bouche et le hochement content de votre mine. Si vous avalez de travers, elle vous lancera, taquine :  « C’est passé dans l’trou d’la prière ! » tout en essuyant d’un coin de tablier la goutte ambre filant le long de l’étiquette, elle fourrera la bouteille au buffet. Puis elle enchaînera, en guise de morale pour rire… « s’y servait plus souvent, ça arriverait pas ! »

Puis, après avoir remué des lardons au fond de la poêle, elle les mettra sur la salade de rosettes de pissenlits blanchâtres et de doucette tendre, cachées dans le fouillis des herbes longues que la froide rosée irise au bord des prés et qu’elle a cueillies ce matin, juste avant d’arranger ses bêtes. Puis elle dira que la terre est bien à propos, que la lune est bonne et qu’elle allait tout à l’heure planter ses oignons, qu’ils allaient venir bien…

 

Mais c’est pas l’tout,  il nous faut prendre du souci lecteur, la route nous appelle. Laissons notre Comtoise aller au potager.

 

Autour d’Arlay, où nous étions tantôt, voir une Vouivre est de très bon augure. Mais à Baume-les-messieurs, on ne la voit pas du tout du même œil. Il y a à peine quarante ans, on la soupçonnait encore de tuer des moutons ! La Vouivre est comme le loup, elle a bon dos !

 

Mais il est impossible de quitter cette jolie contrée arrosée par la Seille, sans vous présenter la fée du cru !
Ce que je ferai demain...

la gaillarde conteuse !

 

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