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De belles histoires 10

Publié le par Patricia Gaillard

 

 


Le fourneau de ma vieille Maria

Ma vieille voisine, presque centenaire, avait comme on dit « la tête entière ». Elle habitait à quelques pas de chez moi, une petite maison simple au bord d’un chemin qui grimpe sec. Sa porte vitrée, protégée la nuit d’un épais volet comme une lourde paupière de bois peint et le jour faisant office de fenêtre de plus, pour aider à l’éclairage le fenêtron serti dans l’épaisseur du mur de pierres blondes, donnait sans détour dans la cuisine, dans ce lieu chaud et odorant où se déroulait depuis des siècles la vie de chaque jour . Quand j’arrivais chez elle il faisait toujours trop chaud. Mais c’était son trop chaud à elle. Pour ses jambes devenues immobiles, pour la rivière de son sang devenue lente, pour les douleurs, les raideurs… c’était le trop chaud de son vieux fourneau. Les vieux, quand ils commencent  à prendre doucement le chemin de repartir, ils sont frileux comme le sont les tout-petits, les tout-tremblants. Les vieux sont frileux comme pour dire « il faut que je m’en retourne… ».

Je mettais, pour aller la voir l’hiver, plusieurs épaisseurs pour le dehors et trois fois rien en dessous pour chez elle. Elle me regardait me défaire en souriant. Et je sentais que d’avoir la moitié de son âge j’étais malgré tout une enfant…

Un jour, un matin de gel serré et de soleil blanc, elle m’accueillit en disant, fière :

«  Mes enfants m’ont installé le chauffage central ! »

 Je n’ai pas eu à fouiller derrière ce sourire, derrière ce regard, car dans ses prunelles sombres et luisantes comme des marrons neufs, une lueur petite mais si vive avait disparu.

Nous avons bavardé près du fourneau éteint. Éteint un jour de gel serré et de soleil blanc. Éteint et froid comme peut l’être un mort. Ce jour-là, je m’en suis retournée, songeuse…

Quelques jours plus tard je lui rendis visite. Elle avait retrouvé son air espiègle et déterminé et dans le brun de son œil, la lueur était revenue. Derrière elle, ronflait son fourneau. Ça sentait l’écorce fumante, on entendait des craquements joyeux et la flamme léchait si haut qu’elle sortait comme un follet par le trou du couvercle rond et gris et il faisait dans cette cuisine une chaleur de forge !

« Je refuse de me passer de mon fourneau! »  me dit-elle. Elle était admirable et belle.

Et sur le ruban de cette intuition rose qui circule de cœur de femme à cœur de femme avec son mystère de velours, en un court instant j’ai senti ses méditations des jours derniers et je l’imaginais assise et silencieuse, toute rentrée dans sa mémoire qui disait : «  depuis toujours le feu a été là, le premier geste du jour, avant le lait du dernier-né presque éveillé, avant le café fumant, avant les bêtes de l’étable tiède, avant que ne se lèvent ceux que retenait encore un instant la couvaison délicieuse de l’édredon de plume. Le feu, avant tout, le feu. Le gilet de laine rude, les quelques marches de pierre lissée par les sabots, la grange, la panière vaste, le fagotin de brindilles, les bûchettes rondes et fines, et puis les bûches fendues qui éclataient sous la hache en grosses échardes blanches, le tisonnier, la cendre tiède de la nuit qui tombait et cédait la place, l’allumette et sa flamme miraculeusement contagieuse et soudain le crépitement, l’odeur, la tiédeur puis la chaleur, la vie qui reprenait… Le feu, avant tout le feu. Et tous ces fumets autour du fourneau : celui des luisantes châtaignes qui grinçaient dans leur poêle à trous, ceux de la marmite noire ronronnante posée sur le coin au fond à droite, là où la plaque est moins brûlante. Navets fondants, daube lente, soupe du potager, compote de ces petites pommes des moissons qui tombent si vite et qui sentent si bon au-dessus du bouillonnement épais, sucré et rose de la casserole.

Toutes ces odeurs encore là, toujours là, éternellement là dans les mémoires et dans la pierre des murs…

Allait-elle accepter, autour du coffre à bois, l’absence de ces miettes d’écorce et de mousse éparpillées qui s’échappaient immanquablement de la bûche empoignée ?
Allait-elle accepter sur le carron rouge du sol l’absence des débordements poussiéreux de la cendre grise et légère ? Elle a dit non.

Elle a sauvé sans le savoir la belle lueur vive.

J’étais fière d’elle. De sa force fidèle.

 Maria est morte quelques mois plus tard, à cette heure de la nuit où s’éteint doucement la dernière rougeur de la dernière braise. Elles se sont endormies toutes les deux de la même manière, au même instant. Quand je pense à Maria, je la vois monter un chemin, légère comme une plume avec sa tête entière, sa lueur vive dans l’œil, emportant sous son bras son feu avec toute sa vie de femme dedans comme une prière chaude…

la gaillarde conteuse ​​​​​​​

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Votre bouquet du dimanche 12 avril

Publié le par Patricia Gaillard

Je vous avais parlé de mes jardins d'hiver. De grands pots, garnis de bois mort et d'herbes sèches enroulées en nid. J'y cale des pots avec des fleurs de saison. En février primevères et pensées ont eu la vedette et maintenant ce sont des jardins de printemps, saxifrages, renoncules, myosotis, géraniums, bégonias. Vaporisées chaque jour, ces plantes restent pimpantes et ornent joliment nos terrasses. 

Ce matin, promenade sous la pluie. Comme dit mon cher jardinier "Nous n'avons rencontré que nous !" En vrais promeneurs nous n'avons pas été intimidés par cette rincelette froide. Haut les cœurs ! 
Passez un très bon Dimanche... 

la gaillarde conteuse 

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Votre bouquet de Pâques

Publié le par Patricia Gaillard

Hier Dimanche, fête de Pâques avec notre chère tribu. L'après-midi une promenade dans les bois, les prés, les champs, parmi les fleurs, les chants d'oiseaux, les herbes brillantes.
oh, le très joli printemps ! Le magnifique bouquet rapporté en est l'image la plus parlante et la plus colorée. 
Bonnes fêtes de Pâques à toutes et à tous ! 

la gaillarde conteuse 

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De belles histoires 9

Publié le par Patricia Gaillard


 

 

LA DAME DE LA SOURCE

 

C’était au moyen âge, aux environs de Mièges, dans le Jura. Au temps où l’on croyait aux fées et aux mystères de la nature. Un chevalier, qui passait à cheval, s’arrêta un instant à l’ombre fraîche des arbres. C’était la fin du jour, le dernier soleil encore vif jetait des rayons écarlates. L’eau de la Serpentine en était rose, nervurée d’or, comme le sont sûrement les rivières chantantes et tièdes de nos origines, les quatre fleuves de l’Eden et les eaux rêvées de Jouvence. Tout près de là était une source discrète, dont le murmure léger ne s’entendait même pas, couvert par le bruit du ruisseau. Le chevalier la vit, descendit de son cheval, se mit à genoux près du jaillissement avec un respect qui nous étonnerait. C’est qu’on disait alors que les sources étaient sacrées, chargées des forces qui dorment aux pierres souterraines. N’est-ce pas une manière de dire qu’elles sont vivantes ? Elles le sont, nul ne doute, même les savants. Bref, notre chevalier était de ceux qui ont en la nature une compagne véritable. De ces gens-là je sais qu’il y en a encore.

Il tendit ses deux mains qu’il disposa en coquille profonde, et puisa l’eau merveilleuse de fraîcheur, parfumée de roche et de terre. Si vous n’avez jamais goûté une eau à même la source, vous ne pouvez connaître son offrande simple et souveraine. Les sources dans le Jura sont si nombreuses, que vous pourrez bien un jour dans l’une d’elles, vous guérir de cette ignorance. Vous connaîtrez alors le plus primitif et le meilleur bienfait du monde. Le chevalier penché en gardait les yeux fermés d’aise. Et c’est en les ouvrant qu’il vit dans l’eau, sous les mouvements écumeux du mince jaillissement, un objet très brillant parfaitement vermeil, révélé par un trait inouï de soleil.  Comme c’était étonnant, dans cet endroit banal, cette chose dans l’onde, qui semblait un trésor. Il hésita un peu, trempa pourtant la main vers l’objet lumineux. Il sortit de l’eau une statuette d’argent. C’était une Dame couronnée, qui souriait. Jamais il n’avait vu un aussi beau visage. L’objet était si empreint de finesse et de grâce qu’il en fut bouleversé. Comme il avait voué son cœur de chevalier à Marie, il vit en cette dame d’argent une visite surnaturelle, un signe des cieux. Il l’emporta chez  lui, c’était tout près, puis alla la poser dans l’église qui lui semblait être sa vraie place. Il la pria un long moment.

Le lendemain matin, tôt, il revint la voir. Elle avait disparu. Elle était retournée où il l’avait trouvée, dans son logis de bois, de mousses et d’eaux. Elle était revenue, elle devait y rester. Il y fit construire un oratoire où elle demeura très, très longtemps.  On parle encore de ce lieu où tant d’êtres passèrent. Il paraît que la petite source était guérisseuse et que l’énergie des forces souterraines y fit don de bien des merveilles.

Vieille poésie. Peut-être. Belle poésie tout de même où les esprits des eaux sont donnés et reçuspoésie où l’eau est vivante, car nous le sommes aussi.

 

Patricia Gaillard - Contes et Légendes du Jura - éditions De Borée - 2007 

 

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