Aujourd’hui le minuscule nous déclare une guerre. Les victimes tombent partout. Cloîtrés dans nos maisons, encerclés par la peur qui hante les rues désertes, nous réalisons que nos frères sont nos frères et que la vie est sacrée, contrairement à ces biens qui nous dévorent.
Aujourd’hui le minuscule nous déclare une guerre. Certains combattent et sur le front, se penchent sur ceux qui sont blessés, au risque d’être blessés eux-mêmes par cet ennemi silencieux qui pénètre sournoisement les corps.
Aujourd’hui le minuscule nous déclare une guerre. Avant c’était le pauvre qui était pauvre, à présent soudain nous le sommes tous. Comme les choses peuvent changer, on n’avait pas du tout cette impression. La mort guette chacun, elle n’est pas regardante, elle emporte qui tombe, elle fait son travail. Elle nous fait peur lorsqu’elle déambule dans les ruelles, de nuit, de jour, jetant son œil par les fenêtres, pour contempler les prochains visages ramassés.
Et soudain on se souvient… mais oui, fut un temps où on parlait des âmes, des dieux, ces vieilles choses démodées qu’on a jetées. C’est étrange, on aimerait les retrouver, ça n’était pas si mal, on pouvait s’adresser à eux, leur demander des trucs, on se sentait moins mal, moins perdus, moins seuls. C’est bête, où les avons-nous donc mis, dans quel grenier de poussière, sous les vieilles photos, les cuvettes en émail et les meubles en bois ?
Ce serait bien de les retrouver, on est dans la misère…
On s’est complètement trompés, on n’est pas les plus forts !
Bon sang...
Voici maintenant le temps arrêté, lui qui était sable, coulant entre nos doigts. Voyez-le, suspendu, comme un cristal, immobile, silencieux, solennel. Nous voilà devant ce temps nouveau, qui est aussi notre temps d’origine et celui aussi des bêtes, des plantes, des roches, des eaux, des étoiles.
Nous voici devant le vrai temps. Celui qui est à nous, pas celui que nous avons tissé de toute pièce, qui file, qui fend, qui nous perd. Pas ce Chronos qui nous dévore alors que nous l’avons enfanté. Voici maintenant le temps arrêté. Que veut dire hier, sinon ce sable ? Que veut dire demain, sinon un rêve ? Ici et maintenant est soudain le seul trésor, la seule visibilité, le seul port, le territoire.
Le temps s’est arrêté et nous vivons un temps curieux et pénétrant, en compagnie du monde entier, tous tournés vers la même unique préoccupation : la survie de l’humain. Souci originel de l’homme : la survie. Nous l’avions quitté pour nous préoccuper de notre bien être, de notre bonheur, de nos rassasiements, de nos rires et de tous nos enivrements.
Et voilà que « survie » devient le maître-mot.
Et voilà que « survie » redevient la vieille clef de voûte.
Bien des légendes nous parlent de trésors enfouis au ventre de la terre ou dans les eaux profondes et qui restent, par magie, inaccessibles aux hommes. L'histoire qui s'ouvre évoque un grand chariot d'or, au milieu d'un trésor caché au fond d'un lac et gardé par les esprits des eaux qui font grand peur la nuit à ceux qui se rendent là dans l'espoir de s'approprier cette merveille.
Car les nuits de pleine lune - dont on sait qu'elles sont chargées de bien des prodiges inexpliqués - ce chariot monte à la surface et s'approche des berges. Une très vieille croyance dit que celui qui réussira à l'attirer jusqu'à la terre ferme en sera l'héritier, mais aucune parole ne devra être prononcée, ni même murmurée, car un charme est fragile et facile à briser.
Nul encore n'y avait réussi quand cette histoire est arrivée.
Ils étaient frères tous les trois, aventureux et pauvres. Ils rêvaient depuis l'enfance de ce chariot d'or, entrevu dans les récits de leur mère Sundgauvienne (d'une région d'Alsace) Faut-il prendre les désirs pour des réalités ? C'est ce qu'ils firent, bien d'accord tous les trois.
Ils choisirent la bonne nuit, la bonne lune, la bonne heure avec un très grand soin, pour être certains de réussir l'affaire. Et surtout une devise, une seule, que l'aîné rappela d'un ton d'autorité : "Silence !"
Ils arrivèrent lentement, au début de la nuit, munis d'une lanterne dont la flamme fut très vite soufflée, car la lune offrait à elle seule un éclairage convenable. Les eaux étaient très calmes, pas la moindre ridule ne plissait leur miroir. La sérénité du paysage se défit vers minuit, du fond du lac montèrent de gros remous. Le lieu entier paraissait soudain une immense marmite bouillonnante. Des pots et des vases d'or, extirpés du trésor par cette vague surnaturelle, tanguaient à la surface comme de petits bateaux. Tout à coup le chariot, bien plus grand et plus gros encore que dans leurs rêves, surnagea, magnifique, sous les rayons de la lune bleutée.
Tout était bien prévu : le premier des deux frères tendit de ses deux mains un long bâton crochu, le deuxième tenait bien le premier, le troisième enfin faisait, dans le plus grand silence, de grands gestes utiles à l'avancée de la manoeuvre. Très vite le chariot toucha la rive. À trois ils l'agrippèrent, le tirèrent, mais une roue resta coincée entre deux gros cailloux. Alors ils poussèrent, secouèrent, soulevèrent, sans compter leurs efforts et surtout sans émettre le moindre petit son, quand l'aîné - lui qui avait tant incité au silence - agacé, le brisa d'un coup : "Allez hop !"
Alors le charme, fidèle à sa séculaire réputation, se rompit aussitôt. Le chariot enchanté se précipita au fond des eaux à une vitesse incroyable, emportant avec lui les trois hommes agrippés.
On ne les revit plus. Ont-ils pu contempler, au moins, le trésor que ce lac retenait tout au fond ?
Je l'espère, car la mort est plus douce quand on touche ses rêves avant de s'en aller.
Ce lac n'existe plus, il a disparu et avec lui toutes ses merveilles.
Dans quel monde intérieur attend-il notre simple visite ?
Combien de fois avons-nous rêvé d'avoir le temps de rêver ? Combien de fois avons-nous rêvé de prendre notre temps, ce temps qui nous échappe tant ? Le voilà qui s'arrête et nous laisse sans projet, sans liberté, sans autre désir que 'vivre'. Chaque conte nous souffle un éclat de la sagesse du monde. Rassemblons ces éclats, pour retrouver, peut-être, le trésor que nous sommes...
LES NOYAUX D’OR
C’était un garçon de belle taille, les muscles fins et longs comme tous ces gars des montagnes qui grimpent. Il était jeune, enjoué, comme ces chats qui sautent volontiers aux ficelles. Il était berger et ne savait même plus marcher autrement qu’avec ses bêtes qui trottinaient autour. Il était né un Dimanche et on sait bien que ceux qui sont nés ce jour-là ont des relations parfaitement naturelles avec des mondes que nous ne voyons pas.
Il s’arrêta ce jour-là sur les pentes rocheuses du Haut Koenigsbourg. Une fois installé, ses bêtes éparpillées au gré des touffes d’herbes fines, il fit ce que font les bergers : sortir son flutiau de sa poche et jouer quelques airs, dormir sur les mousses, le chapeau sur les yeux dans les parfums fleuris ou bien, d’un geste large, couper la tranche de pain et le bout de fromage. Et même parfois, du même canif, écorcer un joli bâton, le graver ou le sculpter selon ses dons. Un cadeau pour la belle amie qui lui faisait des nuits doublement étoilées, dans le tiède secret de la chambrette…
Mais ce jour-à, rien de tout cela ne le retenait. Il regardait les rochers de granit où le soleil ardent faisait scintiller une multitude de cristaux minuscules et il souriait en songeant aux dires des anciens, qui prétendaient que ces pierres étaient ensorcelées. Elles lui donnaient plutôt grande très envie de grimper ! Après tout on était à midi, les bêtes ne craignaient rien, elles étaient raisonnables et ne s’éloignaient jamais. Cette idée de grimpette réveilla ses jambes souples et notre luron sauta de pierre en pierre, mieux encore qu’une chèvre.
Il arriva très vite sur un petit plateau et vit, surpris, quelques tas de noyaux joliment posés, comme pour un jeu. Des noyaux propres, neufs, et d’un jaune presque doré, disposés en neuf tas de quatre… Ces rochers devaient être effectivement ensorcelés pour abriter un jeu aussi bien préparé ! Le jeune homme éclata de rire, il ne lui en fallait pas plus pour avoir envie de jouer. Quelle aubaine, pouvoir ainsi grimper et jouer, le jeune pâtre était tout à son affaire.
Un noyau éloigné et seul, un peu plus rondelet que les autres, semblait une bonne munition. Le berger le prit donc entre ses doigts, reluqua un des tas et visa sans plus attendre. Les quatre noyaux touchés se mirent à danser d’une façon inattendue, dessinant sur le sol des genres d’arabesques. Puis ils finirent tout de même par rouler vers le bord, pour s‘en aller tomber beaucoup plus bas.
Le garçon riait et s’amusait tout seul.
Il reprit le noyau qui semblait avoir grossi – une impression sans doute – puis dispersa ainsi un second tas, puis un troisième. Tous disparurent en contrebas, les uns après les autres, après la même danse étrange. Il restait un dernier monticule de noyaux, et c’était le plus gros, il brillait comme de l’or – le soleil sans doute – alors que tout à l’heure ils semblaient tous pareils. Le berger ne put résister à lancer son noyau qui grossit en roulant et qui disparut cette fois lui aussi, entraînant dans sa chute les quatre derniers…
Quel soupir d’aise poussa le garçon ! Quelle victoire délicieuse quand le jeu est gagné, mais quel dommage, ce plaisir qui s’achève.
Un doute soudain l’effleura, une espèce d’intuition… Troublé, il se pencha vers le gouffre qui avait avalé peu à peu tout le jeu et vit, tout en bas, un nain avec un chapeau pointu, une barbe longue, des yeux moqueurs et qui avait le nez levé vers lui :
« Dommage pour toi, ces noyaux n’étaient pas que des noyaux ! »
Puis il se baissa, pour récupérer une presque quarantaine de pièces d’or dispersées, qu’il fourra en riant dans un sac pendu à son épaule.
Le garçon se laissa glisser jusqu’à lui, rapide comme l’éclair, faisant rouler cailloux et terre sous son derrière. Mais déjà le petit vieux avait disparu et aucun noyau ni la moindre pièce ne traînait alentour.
Oh, il chercha longuement, croyez-moi, sans pouvoir renoncer.
La nuit était tombée qu’il les cherchait encore.
Il redescendit tard, ses bêtes autour de lui et le regard encore plein des richesses perdues. Il grommelait qu’on ne l’y prendrait plus à jouer comme un gosse, devant quelques noyaux soigneusement disposés par un méchant farceur !
Il suffit parfois de si peu pour se trouver riche
Et de si peu aussi pour rester comme on est
L’or nous passe sous le nez mais il nous faut le voir